« L'écrivain porte en son travail une mémoire d’hier et une mémoire en construction. »  Entretien avec Malik Duranty
Voix de la Diaspora

« L'écrivain porte en son travail une mémoire d’hier et une mémoire en construction. » Entretien avec Malik Duranty

18 juillet 2025
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Voix de la diaspora est une tribune ouverte aux écrivain·es engagé·es de la diaspora dont les écrits résonnent au cœur des luttes décoloniales contemporaines. À travers une série d’entretiens approfondis, cette rubrique met en lumière celles et ceux qui, depuis les marges, interrogent les héritages coloniaux, bousculent les narrations dominantes et contribuent activement à l’émergence de nouvelles pensées, plus libres, plus ancrées, plus vivantes.

Par cette rubrique, YEKRI réaffirme sa volonté de créer un espace éditorial (sécuritaire) où les voix marginalisées peuvent exister pleinement et penser notre littérature en tant qu’outil de résistance, de transmission et d’imagination radicale.

Malik Duranty, première voix de cette rubrique, est un sociologue et écrivain originaire de Martinique, profondément ancré dans le militantisme culturel. Notre entretien revient sur les origines de sa littérature, entre les dynamismes linguistiques, l’influence césairienne et l’héritage de tous ces prédécesseurs, tout en explorant sa pratique artistique.

Tessa Naime — Belbonjou Malik. L’équipe de YEKRI est ravie de vous recevoir afin de cibler votre littérature et l’influence de celle-ci au sein d’une culture plurielle. Avant de débuter l’entretien, nous aimerions vous présenter. Vous êtes auteur, poète, sociologue, et vous êtes épris de littérature depuis des années, animés par l’écriture depuis l’enfance. Petit souvenir d’enfance… Quelles œuvres littéraires ont marquées l’enfant que vous étiez ?

Malik Duranty — Enfant c’est par l’école que naît ma fascination pour les mots et la poésie à travers les poèmes que l’on nous apprenait depuis la maternelle. D’autant que nous étions amenés à en faire récitation pour les grandes-personnes du CCAS et pour ceux de notre famille qui le vivaient avec ravissement. Dès que j’ai su lire, je lisais ce qui me tombait sous la main. Les livres et leurs diversités aiguisaient ma curiosité à la bibliothèque du Centre Culturel Toussaint Louverture au Quartier Crozanville, ceux disponibles chez mes Grands-Parents, ceux de mon Père, de Tonton Thôt et Tatie Yvonnette. J’étais envoûté par mon besoin de comprendre ce qui y était écrit. Comprendre la parole de mes aînés, de mes contemporains. Alors, par les conseils de mon Père, le dictionnaire et les encyclopédies ont été des complices de choix dans mon amour des mots. De même que l’écoute attentive et active de la parole. L’observation du vivre.

Ceci dit, « La rue case nègre » de Joseph Zobel, « Le Cahier de retour au pays natal » d’Aimé Césaire, « Black Label » de Léon Gontran Damas, « Le gouverneur de la rosée » de Jacques Roumain ont été des livres qui m’étourdirent de paroles et finirent par devenir des objectifs en terme de compréhension. J’ai eu aussi accès à des recueils de poèmes dont je ne saurais dire les noms aujourd’hui. Sans compter les posters de poèmes qui faisaient légion à l’époque. S’ouvrait dès lors une longue quête de compréhension qui ne me quitte plus : comprendre et accepter

Tessa Naime — Votre recherche-création (notamment par l’écriture) s’inspire, comme vous le dites, des traditions des arts et de la parole de la Caraïbe. De quelles traditions parle-t-on précisément ?

Malik Duranty — Je suis de la génération Raggamuffin, ou encore Mô Club Mô, diront certains. Cette génération qui a assisté à la réforme culturelle. Celle tentant de trouver un autre lieu de pratique pour les Conteurs au vu du fait que s’amorçait le déclin des modalités d’organisation et de localisation des veillées mortuaires. Le conte perdait son espace-temps traditionnel. Cela ouvrit à une révision de l’art de la parole au sein de notre société, en démultipliant les acteurs qui lui donnaient vie. Ainsi apparurent les Diseurs (Pawolè(z)), les acteurs de saynètes et les chanteurs à texte comme Mona Eugène, Marcé et d’autres encore. Présents, étaient-ils dans notre découverte culturelle de notre péyi. Ai-je été encore une fois, touché par les mots, la langue et les langages. En particulier, la langue créole qui par ce biais, prenait une autre dimension. Cependant, c’est au Lycée que la tradition de la pawòl me fut révélée comme l’un des points communs des peuples de la Caraïbe et pas que, y étaient saisissables des particularités pour chacune et l’ensemble qu’elles constituent. D’autant qu’il était remarquable que certains aspects particuliers de ces arts et leurs pratiques particulières influencaient indéniablement la dynamique de particularisation des musiques actuelles de l’époque, telle que le raggamuffin et le HipHop. En cherchant plus encore à cerner cette pratique culturelle, le travail d’Ina Césaire va fortement contribuer à mon initiation et ma compréhension, sans compter que cela m’amènera à côtoyer Kontè ek Pawolè.

TN — Dans votre livre Mistik Jaden – lanmou fraktal (Editions Neg Mawon), publié en 2022, le jaden se veut lieu de communauté, de solidarité ; de regard sur le Monde et sur soi-même, non ? Le rôle de ce jaden est-il selon toi bien valorisé au sein de la littérature caribéenne ?

Malik Duranty — Le jaden constitue une matrice à notre culture, cela dans toute la Caraïbe. Il est l’acte qui a permis de vivre-ensemble entre hommes, ainsi qu’entre l’homme et la nature. Il est le symbole et la source de solidarité, fermant d’une communauté de destin dont la conscience collective est encore en construction. Ceci dit, je n’en connais pas le retentissement dans la littérature caribéenne. Cependant, le jaden comporte en son sein des indices de notre histoire. Et en ce qui concerne la Martinique et la Guadeloupe, il me semble être assimilable à un sanctuaire-vivant, servant à notre syncrétisme si nous en avons conscience et savoirs.

TN — Comment la question de l’identité culturelle est-elle pensée dans Mistik Jaden – lanmou fraktal ? Et justement quel a été votre cheminement (de l’inspiration à la matérialisation) pour cette œuvre ?

Malik Duranty — Dans Mistik Jaden – Lanmou Fraktal, la question de l’identité culturelle est posée par plusieurs éléments en lien avec certaines pratiques et leurs codifications symboliques au sein de notre culture. Car en postulat, j’estime que la culture pré existe à l’identité. Ainsi, le conteur, le jaden, la veillée, le lakou, la pawòl, la vie de cité, l’urbain en viennent à discuter la réalité culturelle entre la tradition et l’actuel au sein du roman-conté.

L’inspiration est venue de l’ignorance constatée des nouvelles générations quant à la lecteur de l’environnement. À l’époque, j’observais qu’il n’y avait pas de réelle culture urbaine en Martinique et en Guadeloupe, qu’il s’agissait plus d’une culture rurale adaptée à l’urbain. Cependant, l’arrivée des NTIC dans notre quotidien faisait des nouvelles générations des êtres coupés de leur environnement naturel et humain (intergénérationnel). Se muait alors un phénomène d’hermétisation culturelle des nouvelles générations. Il était possible de remarquer une culture entre pairs, hermétique aux autres générations. Cela ouvrait à la problématisation du processus de transmission/appropriation. Alors, j’en suis venu à imaginer une réponse à l’exode rurale qui a été marquée par l’ouverture d’un processus d’attractivité vis-à-vis des vecteurs d’assimilation, soutenus par une vision de la modernité issue de l’occident. Cette réponse donc consisterait en un pèlerinage de remonter dans les mornes, retour dans l’arrière-pays pour une reconnexion avec le fondal natal culturel. Ainsi, l’écriture de ce livre a été un cheminement où remontaient à la fois le fruit de mes intuitions et celui de mes fréquentations en dialogue artistique et culturel avec des acteurs culturels comme Papa Slam (Wozé), Alain Légares, Isambert Duriveau et défunt Roland Pavilla (Bobi) entre autres. En effet, c’est menant une démarche de recherche-création sur la pawòl qu’est venu m’interpeller le jaden avec lequel j’avais déjà une affinité personnelle et intime.

TN — Il y a bel et bien toute une dimension narrative autour du « lakou » que l’on retrouve fréquemment dans vos écrits. J’ai lu, à ce propos, que le « lakou » sous sa forme traditionnelle a disparu sous l’influence de divers facteurs : social, économique et politique ».

On lakou ka sa yé ?

Malik Duranty — Le lakou est un des éléments fondal natal de notre vivre-ensemble. Ainsi, je m’y suis intéressé comme élément physique de l’organisation spatio-temporel de la solidarité et de la recréation du lien communautaire assimilable à la force du lien familial. Le lakou est la manifestation d’une proximité (au sens d’espace vécu) dessinant le périmètre d’un espace vital relationnel entre les familles habitant un lieu.

Le lakou c’est métamorphosé au gré de l’histoire de nos sociétés. Cependant, un de ses aspects étant celui du réseau social de proximité, il est encore vivant d’une façon comme d’une autre. Or, comme il est le fruit d’une conception de la relation au sein de notre société, il demeure important de suivre son évolution et promouvoir les éléments qui le constituent de la pratique à la symbolique dans le but de pallier à l’assimilation.

TN — Quels thèmes récurrents que l’on retrouve dans les récits de la diaspora que vous avez pu étudier au cours de ces dernières années ? Est-ce qu’il s’agit de thèmes que vous explorez vous-mêmes dans vos œuvres ?

Malik Duranty — Les thèmes récurrents que l’on retrouve dans les récits sont relatifs à l’histoire et aux mémoires et à la manière dont elles sont revisitées, pour octroyer un rôle actif aux ancêtres, acteurs de leur dignité et de leur liberté en quête. D’où j’ai trouvé très pertinent le thème du Sila 2025: « Le livre-racine ». Tant et si bien qu’en conversation avec d’autres écrivains à cette occasion, nous en sommes venus à nous dire que cela pourrait désigner un courant, un mouvement littéraire. D’autre part, il est une démarche visant à faire la lumière sur les relations, les histoires, les sciences, les particularités de la diaspora dans sa diversité et son encrage en ses lieux de présence. D’autres thèmes plus revendicatifs y sont aussi traités, ces derniers coïncident à des mouvements revendicatifs issus des grandes métropoles. Des thématiques comme celle de la décolonisation, la libéralisation de certaines mœurs et la quête d’une nouvelle mouvance.

TN — Nous savons que vous avez pu évoluer entre la Guadeloupe et la Martinique, deux îles dites sœurs, chacune ayant leurs spécificités politiques, sociales, culturelles en contexte post esclavagiste. Du coup, on s’interroge sur ce que cette double culture (bien que similaire) avec ses divergences a pu générer dans votre processus de création… Dites-moi en plus.

Malik Duranty — Disons que ce que cela a généré dans mon processus de création, c’est un imaginaire composé d’aspects de ces deux cultures. J’ai toujours cru à la complémentarité entre ces deux personnalités au sens culturel et identitaire. Ayant été formé au sein du CAGI à la méthode comparée, cela m’a permis de ne pas confondre ces deux objets. Cherchant à comparer non pas pour hiérarchiser, mais bel et bien pour distinguer les particularités de chacun des objets. D’autre part, l’appréhension du créole guadeloupéen ainsi que celui de la Martinique a été très signifiant en matière d’approche philosophique et spirituelle. D’où, cela a ouvert ma curiosité sur le reste de la Caraïbe en matière d’histoire, de politique et d’organisation sociale. Ainsi, ma démarche de création et son intention vont, me semble-t-il, s’enrichir de la conception de l’universalité au sens césairien du terme, à savoir la somme de particularités. J’ai pu alors constater en comparant les cultures martiniquaises et guadeloupéennes des particularités internes, ainsi que des particularités s’élevant à l’échelle des péyi, des Antilles, de la Caraïbe. Au vu du fait qu’une part de ma construction ayant eut lieu en Guadeloupe, je ne m’y sens pas étranger. J’ai su être martiniquais là-bas, en vibrant avec cette île sœur et ses enfants jusqu’à la naissance d’un sentiment de fraternité empirique et encore vivant.

TN — En Guadeloupe, nous peuples, nous évoluons dans un contexte de diglossie (français, créole) et qui naturellement – selon moi – impacte non seulement l’essence et le contexte de nos créations mais aussi leurs traductions. Pour l’ouvrage Soukounyanmé de Raymonde Torin, si je compare les deux versions (français, créole) de ce manuscrit, je perçois la difficulté que cela représente de traduire une pensée tout en respectant des codes langagiers et culturels. La version française témoigne encore mieux de ce contexte de diglossie – bilinguisme du fait du créolisme perceptible au cours de la lecture. Le rendu est très intéressant. Dans votre livre Mistik Jaden, il y a une autre manière encore d’aborder ce bilinguisme, le créolisme y est très fort de caractère, très contestataire d’une hiérarchie de langues. Comment arrivez-vous à ce processus d’écriture ? Quel en est le message pour vous?

Malik Duranty — Mon intention se trouve dans une distinction faite, il fut un temps, entre le créole et le français. Celle-ci prétendant que le français se trouvait être une langue conceptuelle (sous-entendu de la science et la philosophie) et que le créole se voulait être une langue métaphorique (sous-entendu une langue émotionnelle). Cette distinction allant de pair avec le principe d’usage du bilinguisme faisant que la langue française se voulait civilisée par son parler et le contenu qu’elle véhicule, alors que le parler créole s’engageait par une perte de moyens et contenances, par un débordement émotionnel. Or, je n’étais vraiment pas d’accord avec ce constat et l’appréhension qu’il comportait vis-à-vis de ces deux langues et l’ethno classisme qui supportait leurs pratiques préférentielles par telles ou telles classes sociales et communautés racisées et ostracisées.

Dans un second temps, il est question du langage. Mon intention est de partir des langages populaires et usuels, à travers lesquels je cherche à développer le mien en tant qu’écrivain. De faire que mes personnages soient porteurs d’un langage propre à son contexte, sa condition. Toujours dans cette idée du langage, dans la dimension sémantique, j’utilise des mots créoles en français en plus des créolismes, dans un entendement conceptuel. Car, j’estime que certains termes ont une dimension conceptuelle qui est propre à notre langue tel que lakou, péyi, tanbou, kréyòl, pawòl, mawon, kannaval, fondal natal, ayen et bien d’autres. Le message se voulant être que nous devons considérer notre langue au plus haut point, et que l’écriture en créole et/ou en francais-créole, c’est interroger, fouiller, méditer ce lègue inestimable. Car, elle est à mon sens le vecteur d’une cabalistique construite par ceux qui nous ont précédé. Celle-ci que nous avons à peine commencé à déchiffrer. Ainsi, c’est décisif, la nécessité de conserver et de faire évoluer la langue. Dans le but qu’elle soit pour nous un patrimoine vivant, une source de créativité.

TN — Aux Antilles, des mouvements littéraires identitaires – à dimension politique finalement (puisque l’identité est une question politique) – se sont chevauchés sur une période de 1848 à 1990 : la littérature régionaliste, la Négritude, la Créolité, l’Antillanité et l’Indianité. D’autres sont un peu méconnus. Lequel de ces mouvements vous conviendrait le plus ? Vous lire me révèle un peu l’héritage césairien qui imprègne votre poésie, notamment pour le rôle central qui est donné à la Nature et au paysage social.

Malik Duranty — D’un premier abord, une chose est simple dans ma mentalité, c’est avoir conscience d’être l’héritier de tous mes prédécesseurs. Je veux pouvoir être du doudouisme, de la négritude, de la créolisation, de la créolité, de l’antillanité, de l’indianité et toutes les autres idéologies culturelles qui ont cherché à représenter et objectiver la construction culturelle de nos sociétés. À partir du moment où elles ne comportent pas de xénophobie, et aucune forme d’indignité. Qu’elles ne soient pas liberticides même avec les meilleurs intentions qu’il soit. Car, tout cela s’inscrit dans un continuum spatio-temporel coïncidant au récit historiographique de l’élargissement de notre conscience collective. Et c’est positivement que je me refuse d’hériter des querelles du passé. Celles qu’ont suscité l’apparition déclarative de chacune de ces idéologies culturelles, dans un système de clivage politique s’étant complexifié tout au long de notre histoire politique, culturelle, économique et sociale.

Alors oui, me lire révèle un peu de l’héritage d’Aimé Césaire qui imprègne ma poésie. Je ne nierai pas ce constat que vous n’êtes pas les seuls à faire. Cependant, cela n’est pas volontaire et je l’explique pour deux réalités que Césaire lui-même a promu : d’une part, la poésie est volcanique et tellurique. Au sens où, elle éructe souvent par le bais d’écriture automatique. Même si, avec le temps, je sais créer les conditions propices à la manifestation de cet état de zone. D’autre part, j’ai grandi dans les quartiers populaires de Fort de France, mon premier univers est celui de la ceinture urbaine, où le paysage est celui du péyi-saj, où règne à l’époque la mixité sociale avec la sagesse, la taquinerie et l’espièglerie des zansien, où règne la présence verte de magiciens du climat et de la subsistance alimentaire de proximité. Fort de France est aussi une ville où demeure une ère rurale encore véritable et qui par endroit, offre la possibilité d’un total dépaysement vert. Celui que j’ai largement fréquenté pour le dialogue au cours de conversations en marchant parmi les arbres, entre les ravines, le long du lit des rivières, au chevet de gros piébwa.

TN — L’indianité, lors de son émergence, avec Ernest Moutoussamy (Guadeloupe) révèlerait une forme d’affirmation des auteurs d’ascendance indienne face à des mouvements qui ne prenaient pas en compte l’héritage indien ? Qu’est-ce que cela dit de nos sociétés ?

Malik Duranty —Il est vrai, il faut en avoir conscience que des mouvements comme ceux-là peuvent être à l’origine d’un sentiment communautaire qui se pourrait d’être dangereux pour notre unité. Malgré tout, je crois important que nous n’effacions pas les apports des cultures qui se sont rencontrées ici. Car, cela contribuerait à créer une culture générique qui ne distinguerait pas les particularités culturelles qui ont fondé sa particularité globale. D’autre part, notre connaissance de nous mêmes passe par celle de toutes les composantes qui se sont trouvées parmi les ingrédients inclus dans la dynamique de créolisation. Cette connaissance de nous-mêmes est décisive au vu des mentalités xénophobes et radicalisées qui nous pendent au nez par le biais des réseaux sociaux et certains de ces acteurs. Ainsi, il est certaines réalités que l’on peut mieux apprécier en observant certaines particularités culturelles relatives à des territoires où se sont concentrées certaines communautés par unité familiale.

TN — Quel rôle la littérature joue-t-elle, selon vous, au sein des luttes sociales et politiques des peuples dont les voix ont longtemps été marginalisées ?

Malik Duranty — La littérature est là pour interroger notre mentalité et enclencher les métamorphoses de celle-ci, face à notre assimilation et aliénation. Elle a pour but de faire évoluer la conscience collective et révéler certains aspects de notre comportementalité. Par ailleurs, elle permet à la fois de vivre des expériences qui ne nous sont pas accessibles pour une raison comme une autre, et permettre que nous puissions acquérir le vocabulaire propice à exprimer nos propres expériences. D’autre part, elle a pour but d’être un vecteur de mémoire, faisant le lien entre les mémoires passées et celle en actuelle construction. Elle est aussi le transporteur de ces voix du peuple comme tu dis, pour qu’elles soient accessibles à un vaste public et ainsi inscrites dans les annales. Elle est l’actrice d’une réalité faite d’une dimension réelle associée à une dimension imaginaire. La littérature demeure quoi qu’il en soit, comme le grand témoin du vivre.

Je m’inscris dans la lignée du mawonaj, c’est parce que je sors libre de l’habitation pour vivre libre d’inspiration dans le Morne, lui qui symbolise la grande métaphore de la vie. Le Morne étant le péyi des zanset, le jaden de l’île, la peau de l’étendu volcanique, la création féconde. Le mawonaj est un acte de création en accord avec le vivant. Il y a toujours un élément de nature qui accorde le passage vers la liberté.

TN —Le «mawonaj » c’est aussi un terme que plusieurs auteurs – artistes de la Caraïbe se réapproprient ces dernières années. Nous le retrouvons également dans vos écrits. C’est ainsi que vous vous présentez au Monde : « artiste libre, héritier du mawonaj ». Est-ce totalement possible de s’affranchir des codes imposés par la littérature générale ? Pensez-vous que notre littérature peut encore porter des vestiges d’une littérature coloniale ?

Malik Duranty — Il me semble que c’est avant tout une question de fond. C’est le fond et les représentations qu’il faut prendre en compte. Le fond est cette dimension que l’on interroge et explore nous-mêmes. Faut-il faire attention au fait que l’on ne confonde pas réaction et création. De toute façon, en ce qui me concerne la première mission de l’auteur et/ou l’écrivain est de trouver quoi dire, quel message délivrer, développer un discours à travers ses oeuvres. un discours qui va au-delà de l’intention, en concrétisant sa propre démarche de création de langage et de visions. La littérature dite coloniale témoigne d’un temps de l’histoire où certaines dérives de la mentalité ont détourné la pratique de la philosophie, des sciences et de l’imaginaire. Cela a participé à un mouvement d’assimilation global. Cependant, il est important que nous apprenions à nous regarder nous-mêmes, hors du prisme et du biais de l’occident, érigé en modèle-idéal-type. Notre littérature comportera les vestiges d’une littérature coloniale tant que nous n’aurons pas cessé de réagir à ce qu’elle est soi-disant. Dans le cas où nous n’aurons pas bien cerné ce qu’est le fruit de l’assimilation empêchant la poursuite de la révélation de notre humanisme. Ainsi, je m’inscris dans la lignée du mawonaj, c’est parce que je sors libre de l’habitation pour vivre libre d’inspiration dans le Morne, lui qui symbolise la grande métaphore de la vie. Le Morne étant le péyi des zanset, le jaden de l’île, la peau de l’étendu volcanique, la création féconde. Le mawonaj est un acte de création en accord avec le vivant. Il y a toujours un élément de nature qui accorde le passage vers la liberté.

TN — Si l’on parle de mawonaj, il faudrait parler de « co-mawonaj », c’est-à-dire penser le collectif autant que l’individu dans nos créations. Avez-vous déjà collaboré avec d’autres auteurs ou artistes de la Caraïbe ? Comment ces collaborations ont-elles enrichi votre travail ?

Malik Duranty — Je vois le mawonaj comme une évasion individuelle menant à une inclusion collective. C’est ce processus que je nomme mawonaj. Celui qui nous mène à la liberté. Et contrairement au libéralisme, il y paraît fondal natal d’appréhender la liberté collectivement et progressivement. Il me paraît déterminant d’entretenir ce que j’appelle un dialogue culturel auquel l’artiste se doit de contribuer par un aller-vers. En ce sens, une œuvre est accomplie lorsqu’elle participe à l’inspiration d’autres artistes quelque soit l’art et le médium de son expression. Parler à d’autres êtres en quête d’une voie et d’une voix. Alors au-delà de cela, il m’apparaît que nous ne pouvons pas faire l’économie de mettre en œuvre des collaborations. Car, elles génèrent des conversations ouvrant au partage d’une démarche de création. J’ai ainsi pu tout au long de mon cheminement collaborer avec des artistes-peintres, des musiciens, des chanteurs, auteurs, chercheurs, réalisateurs et metteurs en scène. Chacune de ces expériences m’ouvrent des univers, des dimensions, des langages ainsi que des méthodes me permettant d’évoluer moi-même dans ma pratique. Ces échanges du point de vue de l’imaginaire sont très intéressants et engendrent d’après moi, une augmentation de ce dernier enrichi par l’interprétation et l’usage de codes symboliques qu’il comporte par exemple.

TN — J’ai pu constater au cours de mes recherches qu’il y avait une invisibilisation des travaux des femmes de lettres et de révoltes au sein de la Caraïbe Noire, lorsqu’il m’était plus simple de faire référence au père de la Négritude (Aimé Césaire) plutôt qu’aux mères de la Négritude (Paulette et Jane Nardal). D’ailleurs, ce n’est que récemment que l’entièreté de l’apport intellectuel de Suzanne Césaire, ou Lucie Julia est mis en lumière au sein de l’espace décolonial intellectuel. Est-ce que des références féminines ont influencé votre pensée ou vos travaux de chercheur sociologue – auteur ?

Malik Duranty — Oui, en étudiant des mouvements comme celui de la négritude, je n’ai pas pu passer à coté des contributions des femmes dont tu fais référence. Les soeurs Nardal, Suzanne Césaire, Lucie Julia ont porté une contribution décisive. Leurs voix coïncident aux autres voix du dialogue. Mais aussi, j’ai en référence d’autres autrices telle Angela Davis, Toni Morisson, Mariama Bâ, Maya Angelou, Zora Neale Hurston, Maryse Condé, Maryse Romanos et bien d’autres.

TN — (En parlant d’invisibilisation) Pensez-vous qu’il y aurait des réalités absentes de notre littérature jusqu’à ce jour ?

Malik Duranty — Il me semble qu’hors des tendances de la littérature internationale et nationale, hors du sensationnalisme de mouvements émergeants, hors d’une propension à la caricature enrobant la mécanique du récit assimilé, il reste encore à parler de nous au plus près d’une réalité populaire non fantasmée, décryptant le génie de nos peuples et valorisant leurs acquis du quotidien et le continuum de leurs codes symboliques à actualiser.

TN — L’écrivain est-il finalement porteur de Mémoires ? Et de quelles Mémoires ?

Malik Duranty — Les mémoires de nos questionnements, des faits marquants, d’une épistémologie de la pensée (populaire et bourgeoise) au plus près de notre réel. Une pensée se mouvant en trois dimensions (historique, psychologique et économique au sens d’échange symbolique).

Il porte en son travail une mémoire d’hier et une mémoire en construction. Celle des représentations au sein ou vis-à-vis de notre culture en tant qu’art de vivre.

TN — En 2017, vous publiez le livre An Mas Matjé Mwen: Rite du carnaval martiniquais qui revient sur l’un des univers majeurs de notre culture. « Libérer notre imagination pour ensemencer notre imaginaire », vous écrivez. Pouvez-vous revenir sur – comme vous le dîtes – la fonction sociale, culturelle, et identitaire du MAS ?

Malik Duranty — Tout d’abord, faut-il prendre la mesure du caractère initiatique du kannaval au sein de notre société. Puisqu’il est porteur d’une forme de syncrétisme. Les mas en son sein, sont eux-mêmes porteurs de fonctions, telle que la fonction sociale relative à leur rôle de régulateur au sein du vidé et de l’imaginaire collectif et au sens large, ce sur quoi ils nous instruisent relativement à notre organisation sociale populaire. Une fonction culturelle puisqu’il est porteur de codes symboliques issus du corps de sens au sein de notre société, jouant adroitement sur deux tableaux, à savoir la dimension formelle et informelle de notre culture. Enfin, la fonction identitaire par le fait qu’ils comportent des éléments de notre histoire et de notre ancestralité. Kannaval-la permet la mise en application d’un principe fondal natal de notre vivre ensemble, au sens du « Tout moun sé moun ». Les mas constituent un pont entre notre réalité et le monde onirique qui se cache dans notre imaginaire.

TN — Le film-documentaire Papa Djab : la face cachée du masque de Christian Foret – auquel tu as contribué aux côté de Mouvement Kiltirel Tanbou Bo kannal -revient sur cette figure emblématique du carnaval. Ka ki Papa Djab ? Que dit cette figure de l’histoire de la Martinique?

Malik Duranty — Papa Diab est un mas des plus importants du panthéon des mas de notre kannaval. L’on pourrait dire qu’il en est le véritable Rwa. C’est suite à sa sortie du Mardi Gras que s’opère la bascule menant au décès et à l’incinération du dit Roi Vaval qui finit par apparaître comme ce principe ou cet évènement qui nous égare collectivement et que nous allons exorciser par le feu du Mercredi des cendres.

Ainsi Papa Diab représente l’homme digne, initié à nous-même, le gardien de notre humanité et dignité, le guide de l’initiation et le témoin (mémoire) de notre ancestralité plurielle.

TN — Cela confirme surtout l’apport du mysticisme dans nos démarches artistiques. En littérature, il semble peut-être plus facile/ évident de mettre en scène nos mythes et légendes ?

Malik Duranty — Dans le cas où, nos démarches se veulent ancrées dans notre culture, il est indéniable que l’on y trouvera une forme de mysticisme. Car, le mas dont nous faisions allusion précédemment, est le fruit d’une écriture avec un Abécédaire de codes symboliques. À l’occasion de la réalisation du film documentaire de Christian Foret, la question s’est posée à nous. Et c’est par la parole de plusieurs interviewers que nous avons pu remarquer qu’un mas se lit. Et, en les observant, c’était le premier réflexe de ces personnalités rencontrées : tenter une lecture de ce mas de Papa Diab. Alors, passer de l’oraliture à la littérature, le mysticisme peut se révéler comme une passerelle entre les deux. De toute façon, nos mythes et légendes servent souvent de canevas à une certaine littérature. Cela pour afficher notre particularité et témoigner de notre ancestralité et de nos traditions. Celles-ci qui par le biais de l’évolution des sociétés humaines, réclament d’être rénovées et actualisées.

TN — Quel extrait de l’ouvrage précité aimeriez-vous partager ?

Malik Duranty — « Demain Nous serons au pays rêvé le pays de l’animismele pays de la rivière la mer et la forêt le fleuve salé des rizières les forêts sacrés quitteront le monde onirique pour se manifester à nous. » In Sunu Gaal Ka Ki Mas, Éditions Nèg Mawon

TN — Quel message d’espoir ou de résistance que vous souhaitez transmettre aux générations futures d’auteurs-rices ?

Malik Duranty — Je souhaite leur dire qu’il y a un lien fort entre espoir et résistance, que l’un ne va pas sans l’autre. Ainsi, la résistance est moins celle de résister contre, que résister pour conserver les acquis des générations précédentes, et augmenter notre patrimoine-vivant en l’actuel, par notre propre expérience au présent de la présence. Il est important, me semble-t-il, de vivre le péyi et ses gens pour écrire. Il est important de lire, de nous lire, nous de la diaspora et des ailleurs, pour continuer à prendre la mesure de nos particularités et les cultiver. Et pour finir, je leur dirai donc cultivez, fouillez, ensemencez et récoltez les sens et signifiances des symboliques et l’art de leurs codifications, inscrites dans notre langue (Ka) Kréyòl. De sorte qu’elles ne s’éteignent pas.

Tessa Naime — On bel mèsi Malik pou tan a-w. Nous te remercions pour ce bel échange !

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