Voix de la diaspora est une tribune ouverte aux écrivain·es engagé·es de la diaspora dont les écrits résonnent au cœur des luttes décoloniales contemporaines. À travers une série d'entretiens approfondis, cette rubrique met en lumière celles et ceux qui, depuis les marges, interrogent les héritages coloniaux, bousculent les narrations dominantes et contribuent activement à l'émergence de nouvelles pensées, plus libres, plus ancrées, plus vivantes.
Par cette rubrique, YEKRI réaffirme sa volonté de créer un espace éditorial (sécuritaire) où les voix marginalisées peuvent exister pleinement et penser notre littérature en tant qu'outil de résistance, de transmission et d'imagination radicale.
Malik Duranty, première voix de cette rubrique, est un sociologue et écrivain originaire de Martinique, profondément ancré dans le militantisme culturel. Notre entretien revient sur les origines de sa littérature, entre les dynamismes linguistiques, l'influence césairienne et l'héritage de tous ces prédécesseurs, tout en explorant sa pratique artistique.

YEKRI — Belbonjou Malik. Avant de débuter l'entretien, nous aimerions vous présenter. Vous êtes auteur, poète, sociologue, et vous êtes épris de littérature depuis des années. Quelles œuvres littéraires ont marquées l'enfant que vous étiez ?
Malik Duranty — Enfant c'est par l'école que naît ma fascination pour les mots et la poésie à travers les poèmes que l'on nous apprenait depuis la maternelle. Dès que j'ai su lire, je lisais ce qui me tombait sous la main. Alors, par les conseils de mon Père, le dictionnaire et les encyclopédies ont été des complices de choix dans mon amour des mots. Ceci dit, « La rue case nègre » de Joseph Zobel, « Le Cahier de retour au pays natal » d'Aimé Césaire, « Black Label » de Léon Gontran Damas, « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain ont été des livres qui m'étourdirent de paroles.
YEKRI — Votre recherche-création s'inspire des traditions des arts et de la parole de la Caraïbe. De quelles traditions parle-t-on précisément ?
Malik Duranty — Je suis de la génération Raggamuffin. Cette génération qui a assisté à la réforme culturelle. La langue créole qui par ce biais, prenait une autre dimension. C'est au Lycée que la tradition de la pawòl me fut révélée comme l'un des points communs des peuples de la Caraïbe.
YEKRI — Dans votre livre Mistik Jaden – lanmou fraktal (Editions Neg Mawon, 2022), le jaden se veut lieu de communauté, de solidarité. Le rôle de ce jaden est-il selon toi bien valorisé au sein de la littérature caribéenne ?
MD — Le jaden constitue une matrice à notre culture, cela dans toute la Caraïbe. Il est l'acte qui a permis de vivre-ensemble entre hommes, ainsi qu'entre l'homme et la nature. Il est le symbole et la source de solidarité, fermant d'une communauté de destin dont la conscience collective est encore en construction.
YEKRI — Comment la question de l'identité culturelle est-elle pensée dans Mistik Jaden ?
MD — Dans Mistik Jaden – Lanmou Fraktal, la question de l'identité culturelle est posée par plusieurs éléments en lien avec certaines pratiques et leurs codifications symboliques au sein de notre culture. Car en postulat, j'estime que la culture pré existe à l'identité. Ainsi, le conteur, le jaden, la veillée, le lakou, la pawòl, la vie de cité, l'urbain en viennent à discuter la réalité culturelle entre la tradition et l'actuel au sein du roman-conté.
YEKRI — Aux Antilles, des mouvements littéraires identitaires se sont chevauchés de 1848 à 1990 : la Négritude, la Créolité, l'Antillanité, l'Indianité. Lequel de ces mouvements vous conviendrait le plus ? Vous lire me révèle un peu l'héritage césairien.
MD — D'un premier abord, une chose est simple dans ma mentalité, c'est avoir conscience d'être l'héritier de tous mes prédécesseurs. Je veux pouvoir être du doudouisme, de la négritude, de la créolisation, de la créolité, de l'antillanité, de l'indianité et toutes les autres idéologies culturelles qui ont cherché à représenter et objectiver la construction culturelle de nos sociétés.
Je m'inscris dans la lignée du mawonaj, c'est parce que je sors libre de l'habitation pour vivre libre d'inspiration dans le Morne, lui qui symbolise la grande métaphore de la vie. Le Morne étant le péyi des zanset, le jaden de l'île, la peau de l'étendu volcanique, la création féconde. Le mawonaj est un acte de création en accord avec le vivant.
YEKRI — Quel rôle la littérature joue-t-elle, selon vous, au sein des luttes sociales et politiques des peuples dont les voix ont longtemps été marginalisées ?
MD — La littérature est là pour interroger notre mentalité et enclencher les métamorphoses de celle-ci, face à notre assimilation et aliénation. Elle a pour but de faire évoluer la conscience collective et révéler certains aspects de notre comportementalité. D'autre part, elle permet à la fois de vivre des expériences qui ne nous sont pas accessibles pour une raison comme une autre, et permettre que nous puissions acquérir le vocabulaire propice à exprimer nos propres expériences.
YEKRI — Quel message d'espoir ou de résistance que vous souhaitez transmettre aux générations futures d'auteurs-rices ?
MD — Je souhaite leur dire qu'il y a un lien fort entre espoir et résistance, que l'un ne va pas sans l'autre. Il est important, me semble-t-il, de vivre le péyi et ses gens pour écrire. Il est important de lire, de nous lire, nous de la diaspora et des ailleurs. Et pour finir, je leur dirai donc cultivez, fouillez, ensemencez et récoltez les sens et signifiances des symboliques et l'art de leurs codifications, inscrites dans notre langue (Ka) Kréyòl.
YEKRI — On bel mèsi Malik pou tan a-w. Nous te remercions pour ce bel échange !