S’inspirer des pratiques culinaires et des recettes de nos ancêtres contribue à soigner nos mémoires
Tribune

S’inspirer des pratiques culinaires et des recettes de nos ancêtres contribue à soigner nos mémoires

Tomeskä C. Gobardhan
9 septembre 2026
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Il y a tellement à dire sur notre façon de consommer et encore plus sur notre façon de nous nourrir en tant que caribéen.nes. Je choisis ici d’en parler avec mes mots, ceux d’une Guadeloupéo-Martiniquaise qui croit fermement en cet archipel. Cette barrière qui protège et garde par son lyannaj la richesse de l’héritage de nos ancêtres. Je choisis d’en parler avec des mots d’amour. Je choisis de parler avant tout d’Amour. Nou sa enmen an plizyè sòs bò kay nou, et dans leurs déclinaisons de saveurs, on retrouve l’assiette remplie plus que de raison par une grand-mère parce que c’est bien connu : « Sak vid paka tcjenbé doubout ! ».

Il y a aussi la saveur particulière de cette question, celle que nous pose nos parents quand on quitte le cocon familial : « Ès ou ka manjé plen bouden’w ? » On trouve aussi ce gout qui ne s’estompe jamais, celui de la joue d’une mangue qu’un grand-père offre à sa petite fille tous les après-midis durant la saison de son anniversaire. Autant d’exemples qui nous rappellent que chez nous : quand on ne verbalise pas notre amour à notre entourage, il passe par le ventre. L’intention est d’apporter du soin et du bien-être à nos proches et nos communautés par la satiété.

“Pour soigner les nôtres, il faut se souvenir que même l’expression de cet amour a été colonisée par les différents biais traumatiques qui ont façonné notre consommation.”

Cependant, pour véritablement soigner les nôtres, il faut se souvenir que même l’expression de cet amour a été colonisée par les différents biais traumatiques qui ont façonné notre consommation à travers notre histoire. La destruction physique et mentale de civilisations déjà pérennes, forcées de se nourrir des restes en se contentant de moyens de survivance restreints, renforcés par le rationnement et la peur du manque de l’entre-deux-guerres, appuyée par l’industrialisation et la construction de grandes surfaces de consommation frénétique sur une terre cobaye, gavée de pesticides, nous rendant malades génération après génération.

Il faut se souvenir que, même lorsque nous nous réapproprions les savoirs ancestraux liés à notre pharmacopée, nous devons savoir dans quelles zones ont été récoltés les aliments, parce que la majorité des terres ne peuvent plus faire pousser des fruits et légumes sans sève toxique. Au menu, mille-feuilles de perturbateurs endocriniens, sur son lit de pesticides variés, sauce chlordécone.

Il faut se souvenir que nous vivons dans un archipel et que, malgré les différentes manœuvres pour nous éloigner les uns des autres, nous pouvons travailler ensemble à construire notre souveraineté économique.

Selon moi, qui suis une artiste visuelle et designer culinaire, l’amour de nous-mêmes est l’un des premiers vecteurs qui nous poussent à réaliser, en tant que peuple, que nous nous embourbons encore et toujours dans le même paradigme colonial, capitaliste et patriarcal mortifère qui a nié l’humanité de nos ancêtres, tout comme la nôtre aujourd’hui.

Partant de ce constat, tout nous pousse à mawonner. Oui, ce mot signifie bien ce que vous imaginez. Il porte tout le poids de l’insurrection, face au système colonial qui prospère en toute impunité avec le soutien d’un gouvernement génocidaire. Parce que, dans ce monde, l’État récompense d’une médaille les descendants de ceux qui ont asservi et tué nos ancêtres, ceux qui ont utilisé ces mêmes habitations pour distiller le venin mis en tonneaux et qui profitent encore de chaque cadis empoisonné, transformé en fortune au pied de leurs enseignes franchisées. Ce mot « mawonner » vient aussi rappeler ce farouche attachement à la vie et à sa préservation en osant s’extirper de la monoculture de la plantation mise en jachère par notre feu. Notre mawonaj commence ici, dans notre rapport à nous même. Car le colon a brulé nos Ichalis, ramené des maladies, diabolisé nos spiritualités, génocidé nos peuples et souiller la Terre.

“Il me semble donc primordial et logique d’entamer le retour à nous-mêmes en réintégrant ce que les colons ont voulu détruire en priorité.”

Fodré nou sonjé ki moun nou yé. Dans nos cosmovisions ancestrales, il est admis que l’humanité est une part de cette entité qu’est l’univers et, de fait, le respect et la pleine mesure de notre existence qui fonctionnent en interdépendance avec la terre et le cosmos nous impliquent comme acteur.ices d’un équilibre collectif. Sé an lanmen ka lavé lòt : swen latè a ka swen’w.

Cette synergie du vivant est profondément anchoukée dans le mode de vie de nos ancêtres. Notre Ichali, appelé à tort « jardin kréyòl », est un espace spirituel et collectif de culture pour nos plantes vivrières et médicinales, auquel nous consacrons un temps quotidien à nous soigner en donnant l’attention nécessaire à la terre qui nous nourrit. Le respect des saisonnalités et des lunaisons, la connaissance des richesses de notre pharmacopée comme moyen de survivance, le koudmen, les techniques de cultures ancestrales, auxquelles nous avons additionné la dépollution naturelle des terres par des processus expérimentaux, afin de mieux nous nourrir et nous soigner, sont autant de preuves d’Amour portées à nos corps et à la terre. Nous vivons notre sacré comme partie intégrante du soin et, de fait, nos Ichalis, nos Lakous, nos Arbres à palabre, ainsi que tous nos espaces de partage intègrent nos spiritualités. Ou péké janmen wè an Lasotè san moman Bèlè/Danmyé ! Konk la sé lavwa, Tanbou sé tcjè.

Il me semble donc primordial et logique d’entamer le retour à nous-mêmes en réintégrant ce que les colons ont voulu détruire en priorité. Ce serait l’une des premières fenêtres donnant un accès à une vue panoramique sur notre nouveau paradigme. An larel nèf ! C’est l’une des raisons pour lesquelles je parle de « Caribéanofuturisme » ou comment vivre nos existences au futur antérieur en maintenant vivaces nos savoir faire ancestraux. C’est aussi l’une des raisons qui m’a poussé à créer mon concept « Gangan Nikwa ».

Gangan Nikwa a germé dans un contexte de résistance. 2019, Martinique. Vagues de boycott des groupes des familles békés, en réponse au silence de l’état colonial face au scandale du Chlordécone, perpétué par ces mêmes descendants d’esclavagistes. Le poison. Partout. Dans la terre et l’eau. Dans la chair et le sang. Dans la mémoire et l’âme. Ma recherche d’alternative de vie et mon besoin de décolonisation s’intensifient. Mon intention ? Mieux se nourrir tout en soignant le corps et l’âme.

Gangan Nikwa est une façon de raconter nos histoires en tant que caribéen.nes à travers les ingrédients que nous cuisinons, leurs provenances, leurs vertus, en privilégiant les produits issus de modes de cultures ancestrales et respectueuses du vivant. Manjé pou tcjè, kò ek nanm. S’inspirer des pratiques culinaires et des recettes de nos ancêtres contribue à soigner nos mémoires et nos savoir-faire, en les maintenant vivaces et leur donnant une perspective d’évolution à travers les prochaines générations.

« Nikwa » signifie « nourriture » ou « se nourrir » en langue Kriba, langage évolutif communautaire afrofuturiste, constituée de plusieurs langues d’Afrique de l’Ouest et inventée par l’artiste Tawadoko. Le Gangan, quant à lui, a une multitude de sens. Il est l’ancêtre. Il est l’initié qui fait le lien entre les lwas et les vivants. Il est aussi cet oiseau à l’histoire si particulière.

Un jour de tempête, les animaux devaient s’entraider pour désengorger une rivière qui menaçait d’inonder la forêt. Seul le Gangan refusa. À la suite de son comportement, les divinités lui interdire de boire à cette même rivière, le condamnant à rester perché sur les plus hautes branches des arbres sans pouvoir toucher la terre ferme. Depuis ce jour-là, on dit que le Gangan a appris la mélodie qui fait pleurer le ciel, il en a fait son chant pour s’abreuver et se nourrir.

“Toutes ces habitudes postcoloniales et postguerre mondiales ont forgé une idée erronée de nos héritages culinaires et notre régime alimentaire.”

L’histoire du Gangan est celle de tout un peuple. Elle nous permet de retenir deux enseignements précieux : la force des actions collectives nous mènera toujours plus loin et il y aura toujours des alternatives à notre portée si nous apprenons la mélodie qui nous permet de chanter notre souveraineté. Une partie d’entre nous pense toujours que la seule façon valable et saine de consommer est de répéter le schéma de la plantation : se contenter des restes et se plier à une alimentation qui ne nous ressemble pas, parfois par méconnaissance ou juste par habitude et mimétisme. Et si c’était faux ? Toutes ces habitudes postcoloniales et postguerre mondiales ont forgé une idée erronée de nos héritages culinaires et notre régime alimentaire. Les premiers exemples sont nos besoins en protéines et le fait qu’elles doivent nécessairement être d’origine animale ainsi que nos habitudes alimentaires liées à la farine de blé et donc au gluten, nocif pour notre santé. Et ce ne sont que des exemples.

“Penser la Caraïbe comme une seule et même entité forte de nos collaborations mutuelles devient une fenêtre directe sur une révolution sociale forte et une souveraineté certaine.”

En Guadeloupe et en Martinique, nous avons largement la capacité de trouver tous les apports nutritionnels dont notre corps a besoin en parcourant nos plantes vivrières et médicinales, nos racines, épices et algues. Déconstruire nos habitudes de consommation, en valorisant nos connaissances par la création d’espaces de transmission, de soin et de bokantaj avec les paysans, les artisans et ceux qui travaillent avec le vivant permet aussi d’impliquer chacun.une dans une synergie de consommation active.

Le salon du végétal « Végékréyol » en Guadeloupe, me parait un bel exemple d’initiative soutenant ces principes, tout en démontrant qu’une dynamique économique circulaire et respectueuse du vivant peut donner vie à des projets autofinancés par sa communauté. Avoir l’honneur d’y participer cette année m’a permis de témoigner de la pérennité d’un rendez-vous, qui gagne en ampleur petit à petit et ne cesse de mettre en valeur les savoir-faire, ainsi que les innovations Guadeloupéennes, au sein d’espaces de parole et de transmission. De plus, depuis cinq éditions, ce salon invite des acteurs de la Caraïbe et des diasporas à se joindre à la discussion de la souveraineté dans nos territoires. Des initiatives mensuelles, voire hebdomadaires similaires, prennent de plus en plus de place chaque année et tendent vers une autosuffisance globale.

Notre archipel caribéen est riche en ressources et, selon moi, nous devons oser nous réinscrire dans des dynamiques de constructions économiques expérimentales. À l’heure où notre voix s’élève au sein du CARICOM, penser la Caraïbe comme une seule et même entité forte de nos collaborations mutuelles devient une fenêtre directe sur une révolution sociale forte et une souveraineté certaine.

Lè mawon chapé,

Yo pran chimen mòn ek chimen Lanmè.

Saki jwenn Lanmè pèd an dlo’y obyen jwenn Latè.

Sonjé nou sé moun Lakarayib.

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