En ce mois de l'Histoire des Noirs, alors même que les politiques d'effacement et de censure persistent dans le Monde, il nous importe de rendre hommage à ces grands noms qui, par leurs courages, ont su poser des actes forts de rébellion idéologique et culturelle.
Gwenaëlle Castry, elle-même poétesse, s'en est allée sur les traces d'un génie, Robert Loyson. Cet homme qui nous a légué une grande partie de son héritage culturel et dont le nom couvre bien des rues, des espaces et des coins de Guadeloupe.
Pour s'imprégner de la vie de cet homme, la poétesse interroge alors son propre père, Jean-Fred Castry, témoin privilégié de ce pan de l'histoire guadeloupéenne. Pris de passion, Jean-Fred, qui est aussi musicien, spécialiste du gwoka moderne et auteur, nous raconte cette figure de la Culture qu'a été Robert Loyson, et comment il a marqué la société guadeloupéenne de sa justesse et de son ingéniosité.
Début de l'entretien
Gwenaëlle Castry :
Qui était Robert Loyson ?
Jean-Fred Castry :
Robert Loyson est né le 28 juillet 1928 et est décédé le 29 août 1989, dans la commune du Moule, en Guadeloupe. Très jeune, il commence à chanter dans les veillées, et tout le monde lui reconnait un talent exceptionnel. Il est rapidement considéré comme le plus grand chanteur de gwoka de l'époque. Il se distingue non seulement par sa musique, mais également par la qualité de ses textes, qui ont une dimension à la fois : artistique, sociale, culturelle, politique.

Un intellectuel, c'est quelqu'un qui sait comment apporter une réponse à ce qu'il observe et organiser ses idées, pour apporter une contribution, et faciliter la compréhension de l'existence. Et c'est exactement ce que faisait Robert Loyson.
Gwenaëlle Castry :
À quel moment t'es-tu intéressé à l'œuvre de Loyson ?
Jean-Fred Castry :
À partir de 1962, les premiers enregistrements de disques arrivent. C'est comme ça que j'ai commencé à écouter les chansons de Loyson. Dans les années 1980, j'ai analysé les partitions en détail, je les ai écrites, décomposées. À force de persévérance, j'ai commencé à saisir ce qui les différenciait des autres, surtout Loyson. C'était vraiment un génie de l'improvisation.
Gwenaëlle Castry :
En quoi Loyson se démarquait-il de tous les autres chanteurs de gwoka de l'époque ?
Jean-Fred Castry :
En tant que chanteur de veillée, Robert Loyson n'était pas juste un chanteur : c'était un improvisateur. Ce qui démarquait les chanteurs de veillée des chanteurs qui chantaient dans les léwòz c'était vraiment cette capacité à improviser. Dans ces années-là, on pouvait entendre Robert Loyson dans les galas. Un jour, Typical avait du retard et Robert Loyson a chanté une chanson qui est devenue un tube « Ola Typical pasé… ». C'était donc de la pure improvisation !
« Loyson est devenu une sorte de lion de l'enregistrement. C'était une vraie machine à fabriquer des tubes. »
Gwenaëlle Castry :
Comment pourrions-nous, sans avoir la prétention de chanter exactement comme Loyson, nous rapprocher ne serait-ce qu'un peu de l'improvisation ?
Jean-Fred Castry :
Déjà, il faut se rendre compte qu'on est capables de le faire. Ce qu'il nous faut, c'est apprendre à « démonter » ces œuvres. C'est-à-dire les désassembler, les analyser, en travailler chaque détail, et apprendre les techniques utilisées. L'improvisation, c'est aussi ça : avoir appris à résoudre toutes les situations possibles. Ensuite, il faut avoir confiance en soi. Lorsqu'on se lâche, c'est là qu'on peut faire des choses extraordinaires.
« Loyson a créé un vocabulaire différent. »
Gwenaëlle Castry :
Pourrions-nous aller jusqu'à dire que le gwoka avec improvisation est « meilleur » que le gwoka plus traditionnel ?
Jean-Fred Castry :
Loyson a créé un vocabulaire différent. Pour éviter de reproduire les mêmes sons simples, ceux qu'on retrouve dans le gwoka traditionnel, il en a créé de nouveaux. Il a donc utilisé la musique atonale à son maximum. Aujourd'hui, les chanteurs sont moins nombreux à avoir cette compétence d'improvisation. C'est comme si nous avions perdu un de nos traits culturels. Peut-être que ces génies arrivent par vague et qu'il faut attendre la prochaine vague.
Fin de l'entretien
