A la fois écrivain, ethnologue et homme politique, Jacques Roumain (1907– 1944) est l'un des auteurs "marxistes" qui a marqué son époque par une série d'œuvres classiques. Né le 4 juin 1907, à Port-au-Prince, au sein de l'élite haïtienne, ce petit-fils d'un ancien président d'Haïti quitte relativement tôt le pays – après un cursus scolaire à Port-au-Prince – pour des études scientifiques et d'ethnologie en Europe, notamment à la Sorbonne (France) et à l'école polytechnique de Zurich (Suisse).
C'est à son retour au pays qu'il fonde La Revue Indigène avec d'autres intellectuels, où l'on y retrouve un extrait du célèbre Ainsi parla l'Oncle de Jean Price Mars. Cette revue se veut l'une des expressions de l'École indigéniste, mouvement littéraire haïtien, qui émerge dès les années 1920, dans lequel des voix de la bourgeoisie haïtienne s'élèvent contre l'oligarchie.
S'en suit, pour Jacques Roumain, une entrée profonde dans le monde politique haïtien au sein duquel il s'implique activement contre l'occupation américaine (1915-1934). Néanmoins, l'implication politique de Roumain fait de lui la cible des persécutions et des arrestations arbitraires sous la présidence de Sténio Vincent. En 1929, l'écrivain est emprisonné pour « pour délit de presse et outrage à l'adresse du président de la République », puis libéré. C'est à peu près à cette période que le marxisme haïtien intègre les rues.
Plus tard, vers 1934, Roumain fonde le Parti communiste haïtien. Étant à nouveau arrêté, jugé par un tribunal militaire et, en quelque sorte, contraint à l'exil, il s'envole ainsi pour l'Europe, laissant derrière lui Haïti sur la voie du bouleversement. Après une traversée vers l'Amérique où il laissera son empreinte à l'Université Columbia, et alors qu'une guerre mondiale s'annonce, l'exilé rejoint Cuba.
En 1941, une fois la présidence de Sténio Vincent renversée par celle de Elie Lescot, Jacques Roumain est autorisé à revenir dans son pays natal, où il fonde le Bureau National d'Ethnologie chargé de recenser, identifier et classer les objets archéologiques retrouvés sur le territoire.
En Haïti, les politiques de persécutions dites "antisuperstitieuse" contre le culte vaudou le révoltent et l'amènent à se positionner fermement contre le pouvoir catholique, soutenu par le président Elie Lescot. A propos de cette campagne antisuperstitieuse, un article polémique de Roumain paraît en 1942 ; il y écrit que "l'Haïtien n'est pas plus – ni moins – superstitieux qu'un autre peuple" et que "ce qu'il faut mener en Haïti, ce n'est pas une campagne antisuperstitieuse, mais une campagne anti-misère". Peut-on le qualifier de défenseur du vaudou ? Dans ce pamphlet, l'auteur argumente en recensant tout d'abord différents exemples de superstitions d'autres pays du Monde, puis en rappelant la réalité sociale et culturelle de son pays. Il s'agit autant d'une critique authentique de l'échec de l'évangélisation catholique que d'un appel au progrès et au développement d'Haïti par l'amélioration des conditions de vie et d'éducation du peuple haïtien.
Un an après (1943), voilà que Jacques Roumain publie La Montagne ensorcelée, l'un de ses romans les plus célèbres désormais, une œuvre riche, complexe, explorant des thèmes universels à travers le prisme de la culture haïtienne. En 1944, succède Gouverneurs de la Rosée, roman qui retrace l'histoire de Manuel, un paysan revenu en Haïti dans son village natal après un long exil. Entre engagement, justice sociale et résistance, ce récit cache à peine une profonde réflexion sur le pouvoir de la nature et le rôle du collectif pour l'expression d'une force paysanne. Gouverneurs de la rosée, témoignage d'une littérature paysanne, est à l'origine d'une diversité de traductions et d'une adaptation cinématographique réalisée par Maurice Failevic et diffusée dès 1975.
La Montagne ensorcelée et Gouverneurs de la Rosée – que nous avons fait le choix d'intégrer à notre catalogue éditorial – offrent une profonde réflexion sur la condition humaine, la culture haïtienne et les luttes sociales en contexte post-esclavagiste. Deux grandes œuvres de Jacques Roumain, dans lesquelles s'entrechoquent réalisme et folklore, tenant compte du contexte de diglossie, et qui témoignent d'une pensée lyrique et engagée. Dans son second roman, l'auteur y écrivait d'ailleurs :
Mais la terre, c'est une bataille jour pour jour, une bataille sans repos : défricher, planter, sarcler, arroser, jusqu'à la récolte, et alors tu vois ton champ mûr couché devant toi le matin, sous la rosée, et tu dis : moi untel, gouverneur de la rosée et, l'orgueil entre dans ton cœur. Mais la terre est comme une bonne femme, à force de la maltraiter, elle se révolte : j'ai vu que vous avez déboisé les mornes. La terre est toute nue et sans protection.
Plume de l'engagement mais aussi plume de la narration paysanne, Jacques Roumain est sans aucun doute l'un des auteurs et intellectuels incontournables de la littérature haïtienne dont les œuvres résonnent jusqu'à ce jour. Il n'était pas qu'un écrivain, sa pensée a joué un rôle majeur dans l'expression du courant marxiste haïtien. Avant sa mort, Nicolas Guillen, son ami cubain, écrivait déjà de lui : « Il prit parti pour le peuple haïtien, pour le Nègre exploité ; il se mit aux côtés du paysan courbé jour après jour dans les « coumbites » [travail agricole collectif]. Il fut par conséquent un écrivain réaliste. ».

