« Je me levai […] ramenant dans ma gorge la souffrance […] les rages, les espoirs, les longues périodes de marche, les rancunes ravalées dans le désir d'En-ville, je déposai mes yeux dans ses yeux […]. Je m'avançai sur lui et lui dis comme ça […] : mais, dites-moi, mon Monsieur Castrador, où est-ce que tu veux que j'aille ? Quand le béké est venu s'installer là, est-ce que tu as été te caler devant lui pour lui dire ce que tu me dis là ? Ce qui n'est pas bon pour les oies sur la terre du Bon Dieu n'est pas bon pour les canards fout' […] dans la pure pose de guerre des femmes créoles.»
Je m'en souviens encore. C'était un mardi soir, il était exactement 21 h 12. Alors que je termine l'ouvrage culte Texaco de Patrick Chamoiseau, j'ai la sensation de faire mes adieux à un membre de ma famille. Comme une gran-manman qui, le temps de quelques pages, me transmet ses préceptes de fanm doubout.
Si la fiction opère en majeure partie dans le roman, le personnage de Marie-Sophie Laborieux est inspiré de celui d'une femme martiniquaise bien réelle, quoique peu connue : Georges-Mathilde Sicot dit Man Sicot.
Man Sicot a été la figure de proue des revendications pour la sauvegarde du quartier populaire de Texaco. Toutefois, en ce mois dédié à la mémoire, il me tient à cœur de mettre à l'honneur, cette dame qui, loin des figures habituelles dont nous connaissons et reconnaissons les travaux intellectuels, n'en était pas moins habitée par un devoir de justice. Elle a participé à l'une des nombreuses luttes indissociables de l'histoire martiniquaise, dont le raz-de-marée existentiel ne cesse de déferler dans nos esprits. Cette femme a fait face aux forces de police et à l'empire du béké pour protéger son quartier et, par là même, toute une mémoire collective.

Man Sicot : fanm flè, fanm fô Texaco
Georges-Mathilde Sicot est née le 13 mars 1934 à Case-Pilote. Pour comprendre comment cette femme ordinaire, accompagnée de ses mawonnez, s'est retrouvée au domicile d'Aimé Césaire au petit matin, il faut retracer certains évènements majeurs.
Le système des Habitations est en déclin lorsque les esclavisés arrachent leur liberté en 1848. Ils se réfugient sur les hauteurs de l'île, refusant de travailler à nouveau dans les champs. La Martinique arbore alors un nouveau visage avec l'arrivée des travailleurs étrangers venus de l'Inde, d'Afrique, puis de Chine quelques années plus tard.
À la suite de l'éruption de la Montagne Pelée en 1902 qui éradique Saint-Pierre, un exode rural massif s'opère vers la ville de Fort-de-France. C'est la naissance marécageuse des quartiers populaires. Après quoi, les habitations disparaissent au profit des usines à sucres. Puis, la Martinique, enlisée dans la guerre, se retrouve sous le régime de Vichy et subit un blocus qui affame sa population. Il s'en suit l'inévitable effondrement de l'économie sucrière.
« La ville créole n'avait pas prévu l'afflux des gens des mornes. Elle s'était vue structurée par les nécessités militaires et par l'import-export, laissant aux Habitations le soin de loger les milliers de bras utiles à la production agricole. Quand ces bras s'agglutinèrent en ville, ville de comptoir non productive, ils ne purent être canalisés ni en emplois, ni en logement [...] »
C'est ainsi qu'aux périphéries de l'ancien Foyal, les cases traversent les âges. Des ruines de bois-caisses en passant par les plaques de fibrociment, elles se dressent sur des fondations poreuses. L'autonomie, motivée par la survie désespérée des habitants en quête d'une vie meilleure, s'accompagne d'une extrême pauvreté. Parmi les quartiers embryonnaires de la ville se trouve le lieu qui deviendra Texaco, site où se trouve la compagnie pétrolière du même nom possédée par un Béké. Ici, au début des années 1960, s'installent Man Sicot et ce qui deviendra le combat de près d'une centaine de personnes qui rejoindront les rangs.

Seuls et ensemble à la fois, ils érigent leurs maisons et les voies annexées. Certaines peuvent abriter jusqu'à dix personnes et nombreux sont ceux qui dorment sur des rad-kabann. Les repas se limitent à la morue, car bon marché, et bien que la misère prédomine, les habitants peuvent compter les uns sur les autres ainsi que sur les paiements à crédit de la boutique centrale du quartier. Sans électricité, ils s'en remettent à la lampe de pétrole et au ciel ornementé de ses étoiles. Néanmoins, les jours à Texaco ne se résument pas à une bataille continuelle. L'environnement est empreint d'une enfance caribéenne typique. Comme à la Doum, ce lieu mystico-naturel par excellence avec sa forêt, son manguier, sa rivière, sa cascade et son grand bassin.
« Je suis arrivé à Texaco à l'âge de six ans. En famille ou entre amis, on se retrouvait à la Doum toute la journée. L'eau de la rivière était limpide à cette époque. Pendant que nos mères lavaient le linge, on s'y baignait et pêchait des écrevisses. C'était de bons moments. »
« La Doum était un lieu particulier. Pour certains, c'était le repère de manman-dlo. Ils disaient entendre des bruits étranges la nuit. Je n'ai jamais rien vu ou entendu, mais vous savez, cela fait partie de nos légendes magico-religieuses. »

Pour Man Sicot et ses comparses, la débrouillardise est inhérente à la solidarité. Ils doivent faire face aux intempéries qui, avec la montée des eaux, emportent les détritus stagnants et les résidus pétroliers qui se déversent dans la mer. Outre la pollution, il faut loger, aussi dignement que possible, les habitants déjà sur place et les nouveaux arrivants.
De nouveaux exodes ruraux soumettent le quartier à davantage de difficulté. La promiscuité des cases et la précarité ambiante en font un lieu considéré insalubre. Sans normes de constructions et d'hygiène, le site est dans la ligne de mire des autorités. C'est le début d'une série de démolitions.
Rejeton d'une Martinique en proie à un nouveau monde, Texaco est la séquelle d'un passé à vif et d'un présent avare. Il est l'enfant bâtard d'un champ de bataille et d'une résistance répudiée. La résultante d'un territoire massacré par les violences dont les vestiges en sont les murs, et dont le vent murmure encore les supplices.
« L'urbaniste occidental voit dans Texaco une tumeur à l'ordre urbain. Incohérente. Insalubre. Une contestation active. Une menace. On lui dénie toute valeur architecturale ou sociale […] Mais raser, c'est renvoyer le problème ailleurs ou pire : ne pas l'envisager. Non, il nous faut congédier l'Occident et réapprendre […] à inventer la ville. »
Les expulsions policières successives ne découragent pas notre héroïne. Tandis que les CRS missionnés par le Béké s'emploient à détruire leurs modestes maisons le jour, nos révoltés s'empoignent à tout reconstruire la nuit.
Man Sicot enchaine les démarches pour alerter les services de l'État et faire cesser les démolitions, mais c'est son audace et sa force de caractère qui viendront à bout d'un combat de longue haleine. En 1973, accompagnée de la détermination d'un groupe de femmes aux alentours de 5 h 30 du matin, Man Sicot se rend au domicile de celui qu'elle dira avoir « secoué » : Aimé Césaire. Ce dernier jouera un rôle essentiel pour la viabilisation de Texaco.
Dépêché sur place alors qu'un nouvel assaut des CRS se produit, l'ancien maire de Fort-de-France s'y oppose et somme de cesser définitivement les démolitions. Ce jour marque le début de la réhabilitation du quartier après dix années de lutte.

La première maison en béton est bâtie en 1975. L'eau et l'électricité sont instaurées. La voie « Pénétrante Ouest » est construite et relie le quartier à l'en-ville. C'est l'inauguration entre deux espace-temps ; la rencontre entre la tradition et la modernité ; entre la mémoire des mornes et les espérances de l'en-ville. Texaco poursuit son expansion fidèle à sa cause envers le mieux-être de sa population. Dans les années 80, Man Sicot devient la secrétaire adjointe de l'Association Sportive et Socio-culturelle du quartier, fondée par le Président Stanley Sanford.

« Rayer Texaco comme on me le demandait, reviendrait à amputer la ville d'une part de son futur, et surtout, de cette richesse irremplaçable que demeure la mémoire […] »
Nourrir et préserver la mémoire collective
J'ai grandi à la campagne du Robert dans les années 90. Avec ses bâtisses aux allures austères, l'en-ville me paraissait toujours inerte, avide des fruits qu'elle ne pouvait faire germer à elle seule. Il me plaisait davantage de me réfugier dans les caresses d'une brise, attentive aux secrets du jardin.
Car, la nature ne végète pas. Elle est un témoin transversal de notre histoire. Il en va de même pour nos aïeux, dont les pratiques et la science instinctive puisent dans une sorte de cohésion environnementale. Texaco n'est pas un simple quartier bordé par un littoral et dont la vue panoramique fut l'un des arguments des travaux d'urbanisation. Ses habitants sont les héritiers des mornes. Avec eux, se transmettent, entre autres, le savoir ancestral multiculturel et la connaissance des jardins créoles.
Dans un contexte perpétuel de domination, tout comme le marronnage, l'oralité s'est imposée comme une arme de résistance et d'affirmation face aux colons, mais aussi comme un outil de transmission entre les esclavisés et leurs descendants. La Parole se disperse depuis les repères des neg mawons en coexistence avec les éléments des terres vierges inaltérées par le sang du passé.
Le conteur est notamment l'élément clé de cette Parole. Il a cette faculté de réunir le peuple, de stimuler son imaginaire et de participer à la mémoire collective. D'ailleurs, c'est par l'oralité (via son magnétoscope) que Patrick Chamoiseau recueille le récit de Man Sicot, avant de le retranscrire dans son roman sous les traits fictifs de Marie-Sophie Laborieux.
Dans une Martinique nouvelle, après la départementalisation, l'en-ville s'est présentée avec les espoirs d'une assimilation tapissée des souillures du béton. Mais, une ville qui n'existe qu'à travers la régence administrative et la consommation est vile. L'en-ville n'est qu'un marasme économique sans l'ébullition sociale et l'effervescence culturelle. Sans l'unicité humaine, elle n'est pas viable. Elle asphyxie la symphonie des aspérités et des singularités. Car, si elle se construit sous couvert de mirage progressiste, c'est envers la masse qu'elle profane les malédictions.
L'en-ville conjure la résistance des quartiers populaires en même temps qu'elle en réclame leur force vitale. Elle s'en gave et, telles les vieilles herbes qui hantent ses contours qu'elle déracine, elle rejette les descendants des hautes terres, désormais fantômes de ses rues pavées.
Si elle étend davantage son territoire aseptisé, que restera-t-il de nos traditions ? Déployer la Parole dans l'espace urbain, envahir l'en-ville des croyances populaires, du mistik jaden, est nécessaire pour repousser le spectre dominant.
« Notre Histoire est naufragée dans l'Histoire coloniale. La mémoire collective est notre urgence. Ce que nous croyons être l'histoire antillaise n'est que l'Histoire de la colonisation des Antilles. »
Honorer les noms des luttes populaires
Le combat de Texaco est une métaphore en soi. La résistance culturelle face à l'assimilation ; la résistance des mornes face à l'urbanisation. Il sous-tend une réflexion identitaire qui demeure vive aujourd'hui.
Nourrir notre mémoire collective est une tâche hasardeuse dans la mesure où elle s'imprègne de la Parole de celles et ceux qui manquent parmi nous. Mais aussi parce que cette mémoire se conjugue avec le récit colonial, alors même que celui-ci est une histoire à contrecarrer pour s'ancrer dans notre authenticité.
Quoi qu'il en soit, à l'aune des enjeux actuels, explorer cette mémoire sera toujours un devoir. Cette mission, Man Sicot la portait dans son cœur et l'a vécue dans sa chair. Elle croyait en la force de la mobilisation des masses, comme Frantz Fanon croyait en la force des masses paysannes.
L'histoire ne cesse de nous apprendre que les femmes ont joué un rôle de détonateur dans les luttes. Si je ne m'abuse, les masses populaires sont au front lors d'évènements majeurs. Est-ce que leurs noms sont cités dans les amphithéâtres ? Est-ce que leurs récits se trouvent dans les rayons des bibliothèques ?
Honorer la mémoire collective, c'est honorer toutes les mémoires individuelles. Aussi, il est utile de questionner une existence outre que celle imposée par notre passé. N'oublions pas de vivre, non pas dans les interstices des luttes, non pas en marge de celles-ci, mais la tête haute dans notre essence divinement réinventée, sublimée, présente et à venir.
« Il est clair que, dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire. Elle n'a rien à perdre et tout à gagner. Le paysan, le déclassé, l'affamé est l'exploité qui découvre le plus vite que la violence, seule, paie. Pour lui, il n'y a pas de compromis, pas de possibilité d'arrangement. La colonisation ou la décolonisation, c'est simplement un rapport de force. L'exploité s'aperçoit que sa libération suppose tous les moyens et d'abord la force. »
Georges-Mathilde Sicot est décédée le 29 juin 2021 à 87 ans. Honneur et respect à la majorine et aux révolté.es de Texaco. Remerciements chaleureux à Patrick Chamoiseau & Stanley Sanford.
Sources & Bibliographie
- « L'opération Texaco : un pari audacieux et gagné » de J. Largen
- France-Antilles, Georges Mathilde Firmin « Man Sicot », figure militante de Texaco, s'en est allée, 2021. https://www.martinique.franceantilles.fr/regions/centre/george-matilde-firmin-man-sicot-militante-historique-de-texaco-sen-est-allee-191997.php
- France-Antilles, Georges Mathilde Firmin, surnommée « Man Sicot », militante sociale. « Nous avions secoué Césaire », 2013. https://www.martinique.franceantilles.fr/regions/centre/george-matilde-firmin-surnommee-man-sicot-militante-sociale-nous-avions-secoue-cesaire-464037.php
- Patrick Chamoiseau, Texaco, Éd. Gallimard, 1992
- Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé, Éloge de la créolité, Éd. Gallimard, 1989
- Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Éd. Maspero, 1961
