[...] Chester Himes et Amiri Baraka (LeRoi Jones) ont tous les deux poppé. Baraka avec sa Messe Noire (sur la création de la Bête Blanche notamment), son Théâtre Révolutionnaire, sa verve, son anfutantisme. Mais surtout Himes et son « Plan B ». À deux, sans jamais se concerter, ou même vouloir le faire, ils ont réglé une horloge culturelle, sociale et politique que j'ai nommé « The Doomsday Clock of Black Anger », L'horloge Apocalyptique de la Colère Noire. Une horloge précise qui mesurerait le point de rupture des opprimés noirs dans la souillure occidentale.
Il faut recontextualiser.
Chester Himes, brillant teneur de plume dont le seul véritable mal fut d'être coincé entre le misérabiliste Richard Wright et le surestimé James Baldwin (hehehe come at me for this one niggas, I'm waiting), fut l'un des auteurs afro-américains les plus prolifiques et jusqu'au boutistes quant aux questions raciales, plus précisément sur les relations viscéralement antagonistes entre les Babtous et les Noirs à travers l'Amérique du 20ème siècle. Questions qu'il a, à travers une bibliographie grasse, vulgaire, poétique, lubrique et ultra-violente, abordées avec une honnêteté qui souvent frise l'auto-mutilation ; lui dont les mots, les tournures, les derniers actes et les révélations coupent dans la chair, dans le muscle, au-delà du muscle, sans concessions pour l'ennemi blanc comme les frères et sœurs nègres dont il n'a jamais épargné les responsabilités dans leur propre pogrom.
Alors comment diable une telle expertise peut-elle s'achever sur un inachèvement ?
Parce que oui, le grand génie involontaire de « Plan B » est qu'il n'a jamais été terminé. Dedans, Himes y injecte brutalement ses deux détectives iconiques, Ed Cercueil et le Fossoyeur, dans des États-Unis en proie à une guerre raciale, armageddon des peaux, où les deux camps s'affrontent, tentent de s'offrir une rédemption, puis s'anéantissent dans un maelström de fluides libéraux, de poudre à canon, de chair explosée et de trahison intra-communautaire. Il écrit l'histoire de son pays malgré lui, des plantations aux coïts bestiaux des enfants d'esclavagistes aux pièges raciaux des riches femmes blanches, emprisonnant des corps noirs et leur imposant une vengeance structurée et totale contre toutes les blanchités.

Chester Himes, le doyen de la fiction policière afro-américaine
La rage de Himes crie un Helter Skelter qui se sait malade, qui se sait infâme, qui se sent faiblir à mesure qu'il nous engouffre dans la fin du monde multiculturel. D'horreur en horreur, de crime en crime, de discours de haine en désir d'extermination. Pour Himes et l'architecte de cette horloge de colère, Tomsson Black, le processus est simplement pensé et, ils nous l'imposent un peu comme ça, un peu comme maintenant à l'heure où j'écris ces mots ; nous regretterons peut-être un jour l'enfer des Babtous. Nous regretterons peut-être un jour celui que nous avons dû créer pour nous en défaire. Mais tout ça, ça appartient à l'avenir, et à l'avenir de nous baiser quand il nous baisera. Mais pour l'heure, nous masses nègres, baisons-les à mort présentement.
Pour vous et moi, 2026, l'avenir sonne comme le mois prochain, en fin d'année, ou 2027. Pour Himes et ses lecteurs, l'avenir est, comme pour tout bon roman, la fin du bouquin. Mais alors que nous tournons la dernière page, tout ce sang versé culmine en direction d'un putain de mur littéraire, une impasse dont Himes, après moult tentatives, ne parviendra jamais à percer, détruire ou contourner. Il mourra l'année suivant la publication.
Je me suis toujours demandé comment quelqu'un qui, après avoir passé sa vie à étudier, vivre et souffrir le royaume américain ne parvenait pas à en écrire la fin, toute absolue et cynique qu'elle soit ? À quoi sert un mode d'emploi révolutionnaire s'il s'arrête à la lecture des vis et boulons, et en oublie l'assemblage et le résultat ? Et ce, même quand on sait, en se lançant dans sa lecture, qu'il n'y aura pas de derniers chapitres.
Et puis… L'horloge ? Symbolique, mais jamais minuit, jamais notre liberté, jamais l'explosion. Alan Moore et Dave Gibbons ont écrit dans Watchmen, sur l'horloge de l'Apocalypse, à travers l'ultra-puissant Docteur Manhattan, « qu'une horloge symbolique est aussi nourrissante à l'intellect qu'une photographie d'une bulle d'oxygène pour un homme qui se noie. ».
J'ai dû ensuite relire Himes, pas uniquement « Plan B », mais aussi les autres bouquins. Puis parvenir encore à l'ultime, dans notre nouveau monde au bord du précipice cette fois-ci. Et là, j'ai cru comprendre ce que cet homme noir avait tenté de faire, et pourquoi il lui fallait laisser les dernières pages blanches pour y parvenir. Dans cette incomplétude se trouvent à la fois un avertissement et un défi. La trajectoire violente du roman conduisait vers une fin trop dangereuse à écrire (parce qu'elle vaporisait inéluctablement toute négritude, pas suffisamment préparée ou organisée en amont pour remporter la guerre), fin qui, malheureusement, plane aujourd'hui comme une possibilité bien réelle.
Himes nous ordonne de l'achever nous-même, non pour à notre tour céder à son fatalisme de vieil homme aigri à l'approche de la mort, mais dans l'espoir d'en imaginer une meilleure alternative. Avec cette horloge, si nous pouvons construire une mesure précise du point de rupture de notre oppression, si nous pouvons lire les incréments avant la détonation, alors peut-être pouvons-nous écrire une fin qui ne reproduise ni Helter Skelter suicidaire, ni les effondrements observés dans certaines nations africaines post-coloniales, ni une défaite noire à laquelle beaucoup croient.
La « Doomsday Clock of Black Anger » est un acte de nécessité, une étude de révolution préventive, un plan pour la destruction et la survie. À la fin de sa route, Himes ne pose plus la question de savoir si ce règlement de comptes aura lieu, mais si nous serons préparés lorsqu'il surviendra. Il est imminent. Et je sais que vous le sentez tous pointer aujourd'hui, peu importe de quel côté de l'Histoire (traîtres ou soldats) vous avez choisi de vous placer. Avec ces pouvoirs étatiques occidentaux qui légitiment une rhétorique nationaliste blanche, et je l'écris là en phrases de fin parce que c'est fun et que ça me fait un peu marrer d'annoncer à l'ennemi ce qu'il sait déjà : à l'image des opérations clandestines de « Plan B », des mouvements souterrains commencent à se mobiliser — non plus seulement dans les franges radicales, mais parmi des citoyens ordinaires qui ne voient plus d'autre issue. Et ils tueront.
Et même si les premiers jours de 2026 résonnent comme un écho inquiétant du cauchemar de Himes, la question est désormais de savoir si le système des dévoreurs de monde suivra la fin non écrite du roman vers un effondrement total, ou si une résolution de scission saine peut encore être forgée avant que l'horloge ne sonne minuit.
Dans les deux cas, on sera ensemble.
Alors putain, lisez Himes.