Au sein de la Caraïbe francophone, entre Haïti, Guadeloupe, Martinique, la littérature reflète depuis toujours les contextes socio-politiques des pays où elle se construit ; des années 1800, où la révolution haïtienne marque le début d'une littérature nationaliste, aux années 40 qui voient fleurir un certain nombre d'écrivain(e)s de la Négritude. Certaines périodes littéraires ont été marquées plus que d'autres par l'éveil d'une conscience noire et l'émerveillement même d'une identité noire, en particulier : La génération de la ronde de 1898 à 1902, l'Ecole indigéniste, le noirisme haïtien de la fin des années 1920 et les intellectuels de la Revue du Monde Noir. Cet article revient brièvement sur ces revues ayant introduit des mouvements littéraires dont nous héritons aujourd'hui dans la littérature caribéenne francophone.
La Ronde ou la génération de la Ronde
Succédant à la revue célèbre Jeune Haïti(par Justin L'hérisson), la revue La Ronde (1898-1902) paraît, à tout hasard, à la veille du centenaire de l'indépendance du pays Haïti. Fondée en 1898 par Pétion Gérome, Dantès Bellegarde, Georges Sylvain, Seymour Pradel et Amilcar Duval, la revue La Ronde n'est clairement pas une rupture avec son ainée, Jeune Haïti. Néanmoins, celle-ci précède la Nouvelle Ronde vers la fin du XIXe siècle, alors que la première nation noire indépendante cherche encore à définir son identité culturelle.
Ce périodique, publié à Port-au-Prince, devient rapidement le porte-voix d'une génération nouvelle qui se distingue par sa volonté de renouveler la langue, les styles et les formes littéraires haïtiennes : la Génération de la Ronde, dit-on. Les poètes de Jeune Haïti et ceux de la Ronde étant influencés par les mêmes courants littéraires : autant l'héritage dramatique de Baudelaire que le romantisme haïtien, proviennent à peu près de la même école. Riche de poèmes sur Haïti, à travers une écriture centrée sur la musicalité des vers, cette revue rassemble des auteurs détachés des préoccupations politiques et sociales de leurs ainées nationalistes et plutôt dévoués à une recherche esthétique plus personnelle.
Néanmoins, si l'on résume la revue La Ronde comme produit d'hommes intellectuels, l'on pourrait questionner la place des poétesses dans le milieu haïtien de cette époque ; celles-ci ayant contribué à l'évolution de ce mouvement littéraire, sans pour être ni valorisées, ni nommées, ni perçues comme rédactrices dans les archives.
La revue La Ronde, avortée au bout de quatre années, joue un rôle décisif dans la professionnalisation de l'écriture littéraire en Haïti, tout en préparant le terrain pour des courants plus engagés du XXe siècle, comme l'indigénisme ou la négritude.
La Revue Indigène
En 1927, en plein conflit mondial, la Revue Indigène porte au Monde le mouvement indigéniste en réaction à l'invasion d'Haïti par les forces américaines le 28 juillet 1915 et à l'occupation américaine qui suivra (1915-1934). Fondée par une nouvelle génération d'intellectuels et écrivains haïtiens issus de la bourgeoisie, Emile Roumer, Carl Brouard ou encore Jean Price-Mars, La Revue Indigène amorce, comme bien des revues, l'émergence d'une nouvelle pensée politique en rupture avec les élites haïtiennes francophiles, eurocentrées et l'impérialisme culturel français.
A une époque où bien des journalistes nationalistes se font emprisonnés, l'école indigéniste suit les traces d'une pensée déjà évoquée au sein de la Nouvelle Ronde, fondée en 1925. L'école indigéniste, en tant que mouvement aussi nationaliste, influence durablement la littérature, la pensée sociale et la politique culturelle du pays tant elle marque un tournant radical.

En cela, le culte vaudou, persécuté par les politiques antisuperstitieuses, retrouve une place centrale au sein de cette production intellectuelle. C'est ainsi qu'Antoine Innocent, le premier romancier à explorer le culte vaudou au sein de l'œuvre Mimola, l'histoire d'une cassette, devient une inspiration majeure pour une révolution culturelle. Plus tard, Jean Price-Mars, ethnologue et écrivain, avec l'essai Ainsi parla l'oncle(1928), annonce cette révolution en nous invitant à la reconnaissance et à la célébration d'une culture, au retour spirituel à l'Afrique contre l'assimilation et l'imitation de codes européens. C'est à peu près à la même période que Jacques Roumain, l'une des figures percutantes de l'indigénisme, s'oppose aux politiques de persécutions dites antisuperstitieuses initiées par le grand pouvoir catholique. « l'Haïtien n'est pas plus – ni moins – superstitieux qu'un autre peuple » écrit-il.
Les Griots ou le noirisme haïtien
L'émergence du noirisme haïtien est à replacer dans le contexte postesclavagiste d'Haïti ; le pays est marqué par une longue domination d'une élite mulâtre détachée des masses rurales et noires.
Vers la fin de l'occupation américaine (1915-1934), en pleine instabilité économique de Haïti, un glissement s'opère dans le discours culturel prôné par le mouvement indigéniste : il ne s'agit plus seulement de réhabiliter le culte populaire mais il s'agit désormais d'affirmer la race noire comme fondement de la Nation. C'est dans cette dynamique que naît le noirisme en tant que courant littéraire et politique.
Ainsi, François Duvalier, Louis Diaquoi, Lorimer Denis, trois intellectuels issus eux-mêmes de familles noires n'appartenant à aucune élite, se réunissent pour former Les Griots, groupe noiriste tirant son nom d'une figure symbolique de l'oralité ancestrale africaine. Les Griots, rejoint par Carl Brouard, Cl Magloire (fils), devient ainsi une revue littéraire et scientifique de Haïti, venant approfondir l'étude ethnographique de l'homme haïtien.

A la différence des intellectuels de l'école indigéniste, les écrivains Griots insistent sur une idéologie racialiste, centrée sur la supériorité noire biologique et des spécificités propres à l'homme noir africain. Cette conception autoritaire du pouvoir, déployée largement par ces intellectuels noiristes, se veut donc un prélude à la dictature duvaliériste qui finira par s'imposer dans les années 60.
La Revue du Monde Noir, les Mères de la Négritude.
Dans le contexte de l'entre-deux-guerres, alors qu'une génération d'intellectuels noirs issus des colonies françaises se rencontrent au sein de salons littéraires et artistiques, émerge en 1931 la Revue du Monde Noir, sous l'impulsion de Paulette Nardal et de Jeanne Nardal.
La Revue du Monde Noir, périodique littéraire publié entre 1931 et 1932, apparaît comme un espace de dialogue entre ces Noirs intellectuels des Antilles, d'Afrique, d'Haïti et des États-Unis, permettant ainsi à l'élite noire l'expression de leurs créations artistiques et scientifiques. Recueillant des poèmes, des essais et des traductions d'écrivains afro-caribéens et d'écrivains afro-américains issus de la Harlem Renaissance, comme Langston Hughes ou Claude McKay, la revue publie son premier numéro en posant les bases d'une réflexion collective sur l'identité noire. Le ton y est clairement annoncé dès l'éditorial :
« Donner à l'élite intellectuelle de la Race noire et aux amis des Noirs un organe où publier leurs œuvres artistiques, littéraires et scientifiques. Étudier et faire connaître par la voix de la presse, des livres, des conférences ou des cours, tout ce qui concerne la CIVILISATION NÈGRE et les richesses naturelles de l'Afrique, patrie trois fois sacrée de la race noire. »
C'est dans ce terreau intellectuel que germe le mouvement de la Négritude, quelques années plus tard. Fondé par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas dans les années 1930, tel un héritier du mouvement indigéniste, ce mouvement littéraire et politique œuvre à la réhabilitation de l'identité noire. Bien que l'apport intellectuel et artistique des Nardal pour leur ait longtemps été invisibilisé et qu'elles ont été marginalisées dans l'histoire, leur rôle de passeuses culturelles a permis de préparer le terrain idéologique sur lequel la Négritude a pu éclore.

La revue Tropiques, portée par Suzanne Césaire
Fondée en 1941 en Martinique, la revue Tropiques est un jalon majeur de la littérature antillaise, qui éclot des mains de grands écrivains tels que Suzanne Roussi Césaire, Aimé Césaire, Georges Gratiant et René Ménil. Publiée en pleine Seconde Guerre mondiale, en réponse à la politique de censure imposée par le régime de Vichy, Tropiques est autant un acte de résistance culturelle qu'une contribution majeure à la révolution intellectuelle de cette époque.
Portée par des revendications claires en faveur d'une libération de la pensée antillaise, et une affirmation d'une identité propre, cette revue se positionne à contre-courant des modèles imposés par la littérature française. L'apport de Suzanne Roussi Césaire à la revue Tropiques, bien que peu dépoussiéré, ne peut plus être nié : elle y publie sept textes majeurs, dont le contenu porte à croire qu'elle oriente la vision politique de ce mouvement.
La revue Tropiques, dont la parution s'interrompt en 1945, après 14 numéros publiés, contribue durant son existence et bien au-delà à la solidification d'un imaginaire militant, poétique et radical, en tant que revue avant-gardiste.
Si l'on retrace les grandes naissances des revues littéraires au sein de la Caraïbe francophone, de La Ronde à La Revue du Monde Noir, en passant par l'École indigéniste ou les Tropiques, il semble que chacune de ces revues a porté sa pierre à l'édifice d'une littérature caribéenne engagée, traversée par les tensions historiques et politiques.

Notes de bas de page
1. Editapela. (s. d.). La liane écoféministe de Suzanne Césaire. Carnets de Littératures Africaines. https://doi.org/10.58079/b9v9 ↩
2. Curtius, A.-D. (2020). Chapitre 5. La lianedialectique et la conscience transe-atlantique de Suzanne Césaire. Karthala. ↩
Bibliographie
Nicholls, D. (1975). Idéologie et mouvements politiques en Haïti, 1915-1946. Annales Histoire Sciences Sociales.
Monneveux, P. (2021). La poésie haïtienne des origines à nos jours. Sens Public.
Famin, V. (2017). Les Griots, entre indigénisme et négritude. Revue de littérature comparée.
Charles, W. (2015). Haïti, en littérature, les femmes ont la vie dure ! Libre de Lire.
Berthet, D. (2018). Tropiques, un outil de résistance. Revue de littérature comparée.
