L'écriture romanesque réparatrice et réhabilitatrice des mémoires féminines
Chroniques

L'écriture romanesque réparatrice et réhabilitatrice des mémoires féminines

Maryne H. Rousseau

Les 11 et 12 octobre 2021 a eu lieu le procès pour les réparations de la traite et la mise en esclavage des Africain.es à la Cour d'appel de Fort-de-France en Martinique. Ce procès s'inscrivait dans la lignée des nombreuses manifestations réclamant justice et réparation pour l'esclavage, le chlordécone ou les violences policières durant la dernière décennie en Guadeloupe et en Martinique. Mais que signifie exactement le mot réparation ? Brigitte Facorat-Gaspard, maîtresse de conférence en droit privé, définit les réparations comme « l'ensemble des dispositifs légaux, moraux, matériels, culturels ou symboliques qui sont mis en place pour indemniser, après un dommage de grande envergure, un groupe social ou ses descendants de manière individuelle ou collective »1.

Cependant, une autre voie progresse dans les milieux artistiques militants : celle de l'auto réparation. Dans son essai L'art caribéen le penser pour le dire, l'artiste et chercheuse Patricia Donatien décrit les productions artistiques caribéennes comme des résultantes de la matrice socio-historique singulière de cette région. Le roman constitue ainsi un support remarquable pour conter l'histoire qu'on ne connaît pas, celle se plaçant du point de vue des opprimé.es et des invisibilisé.es de l'histoire.

Dans le cadre de cette courte étude, nous avons choisi de focaliser notre attention sur trois romans : Morne Câpresse de l'autrice guadeloupéenne Gisèle Pineau, La prophétie des sœurs serpents de l'autrice martiniquaise Isis Labeau-Caberia et La récolte douce des larmes de l'autrice haïtienne Edwidge Danticat.

Écrire sur la violence de l'Histoire

Qu'ont en commun les trois romans de notre étude ? Ils nous invitent chacun à leur manière à la découverte ou redécouverte d'un pan de l'histoire des Caraïbes. Dans Morne Câpresse, nous suivons Line, jeune femme guadeloupéenne à la recherche de sa sœur disparue, qui atterrit dans la Congrégation des filles de Cham dirigée par Pacôme. Dans La prophétie des sœurs-serpents, on effectue un voyage dans le temps vers les premières années de la colonisation et de la traite transatlantique. Edwidge Danticat, dans La récolte douce des larmes, nous ramène au cœur d'un événement tragique : le massacre des Haïtiens, aussi connu sous le nom de « Massacre du persil », perpétré par les Dominicains en 1937.

Grâce à la finesse de leur langue et à la subtilité de leur vocabulaire, les romancières parviennent à intégrer les épisodes les plus funestes de l'histoire au sein de leur fiction. Quelques lignes suffisent pour passer du réel à l'imaginaire et nous plonger dans le passé, comme l'illustre cet extrait où Pacôme se souvient de la mort de son fiancé Sylvain : « Le mariage était déjà fixé… Et puis il y avait eu les événements de mai 1967. La tuerie dans les rues de Pointe-à-Pitre. Le regard étonné de Sylvain. La bouche béante figée dans une interrogation muette. La chemise blanche soudain maculée de rouge. » (166, Pineau).

Transcender les traumatismes dans le récit romanesque

Dans son analyse de l'art caribéen, Patricia Donatien développe le concept de « blès ». Ce mot désigne un « mal créole », que l'on retrouve dans les sociétés caribéennes, qui ronge les organes et provoque des douleurs intenses, pouvant également plonger l'individu dans une pathologie psychosomatique. Selon Donatien, cette blès rejaillit sur les productions littéraires caribéennes. Dans La prophétie des soeurs-serpents, la blès se manifeste à travers une tache pigmentaire qui s'étend sur la peau des femmes descendantes des « gardiennes », lesquelles sont chargées de veiller sur la Martinique.

La réhabilitation des femmes invisibilisées dans la mémoire collective

A l'heure où de plus en plus de Caribéen·nes cherchent à se réapproprier leur culture et leur patrimoine, la question de la place des femmes se pose. Des associations féministes, comme par exemple Culture Egalité, se donnent alors pour mission de célébrer le matrimoine à côté du patrimoine. En effet, l'héritage des femmes notamment dans le milieu littéraire est souvent occulté. Lorsqu'on pense à la négritude on pense davantage à Aimé Césaire qu'à Paulette Nardal. Lorsqu'on pense aux romans décrivant la réalité rurale en Guadeloupe et en Martinique, on pense davantage à Joseph Zobel qu'à Lucie Julia.

A travers cette étude succincte focalisée sur trois romans, nous avons tenté de dégager le caractère réparateur de l'écriture romanesque caribéenne et sa capacité à réhabiliter les mémoires, singulièrement les mémoires féminines. Toutes ces romancières-historiennes (Maryse Condé, Simone Schwarz-Bart, Lucie Julia, Yanick Lahens, Marie Vieux-Chauvet et bien d'autres) qui ont su par leur plume faire résonner l'histoire de leur péyi, contribuent à la réhabilitation des mémoires féminines.

1. Brigitte Facorat-Gaspard, « Actualité juridique de l'esclave en France : la question des réparations », conférence, Université des Antilles et la Guyane. Manioc, 2014.

2. Ibid. ↩

3. Culture Egalité, « Matrimoine » https://www.cultureegalite.fr/nous-soutenir ↩

Le texte publié ci-dessus est issu du Numéro 4 – Matrimoine de la revue NEC (2024).

Corpus

Danticat Edwidge, La recolte douce des larmes. Grasset, 1999

Labeau-Caberia Isis, La prophétie des soeurs-serpents. Slalom, 2022.

Pineau Gisèle, Morne Câpresse. Mercure de France, 2008.

Bibliographie

Beraza Susan, Massacre River. Reel Thing Films, 2019

Donatien Patricia, L'art caribéen, le penser pour le dire. L'Harmattan, 2018

Solbiac, Rodolphe, La destruction des statues de Victor Schoelcher en Martinique. L'Harmattan, 2020.

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