La souveraineté alimentaire, telle que définie par La Via Campesina et reprise par la déclaration de Nyéléni (2007), désigne le droit des peuples à définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires, par opposition à la seule sécurité d'approvisionnement que garantit la notion, plus étroite, de sécurité alimentaire. Appliquée aux Antilles françaises, cette distinction n'est pas seulement technique : elle renvoie à l'histoire longue de l'économie de plantation et interroge la possibilité, pour des territoires structurellement dépendants, d'exercer un choix politique réel sur ce qu'ils produisent et consomment.
Notre propos articule le constat structurel de la dépendance alimentaire guadeloupéenne et martiniquaise à une grille de lecture décoloniale, avant d'examiner les leviers d'action politique mobilisés ou mobilisables.
I. Définition et enjeux
L'autonomie alimentaire est le moyen de parvenir à la souveraineté alimentaire. Cette souveraineté est un pouvoir ou une capacité politique qui suppose qu'un peuple soit en mesure de réaliser dans son pays une autosuffisance de la production de denrées issues de l'agriculture, de la pêche, de l'aquaculture et de l'élevage, et ainsi être autonome économiquement en ce domaine. Ce concept politique relativement récent, défend le droit des peuples à définir leurs propres politiques en matière d'agriculture et d'alimentation.
Également, le droit de protéger, de maîtriser leur agriculture et de s'engager dans le commerce mondial afin d'atteindre des objectifs de développement durable. Pour autant, la souveraineté alimentaire ne s'oppose pas aux échanges commerciaux, mais à la domination et à la priorité donnée aux exportations. Elle permet de garantir aux populations le droit à la sécurité alimentaire. La souveraineté alimentaire interroge donc notre modèle économique, en particulier en matière agricole, mais aussi nos modes de consommation individuels.
Dans le monde actuel, les politiques de souveraineté alimentaire sont globalement issues de contre-mouvements paysans qui parviennent à faire mettre en place, dans un pays, une agriculture domestique de nature « populaire-démocratique » et opposée au système néo-libéral et néo-colonial de commerce alimentaire.
De plus en plus et presque partout, des populations sont confrontées à des situations graves dans lesquelles la production locale ne trouve plus de débouchés parce que les marchés locaux sont submergés de produits alimentaires d'exportation de piètre qualité, en particulier nutritive. Les paysans de nombreux pays sont confrontés à la pénurie foncière et à l'exploitation résignée de petits lopins de terre. Ces petits exploitants doivent se battre à armes inégales contre la concurrence des grandes multinationales agro-alimentaires.
Les paysans se retrouvent de plus en plus sans semences, sans outils et sans terre, alors que, dans le monde, plus de 70 % des personnes souffrant de la faim vivent en milieu rural et agricole.
La souveraineté alimentaire est donc une nécessité politique, en particulier pour de petits territoires insulaires pour parvenir à faire refluer cette dynamique qui menace les antillais. Ce qui est en jeu c'est à la fois l'accès à une nourriture suffisante et de qualité, mais aussi la maîtrise de notre propre santé et donc de nos vies et de l'avenir de nos enfants.
L'émergence des programmes de souveraineté alimentaire dans le cadre d'une vie démocratique nécessite la décentralisation de la prise de décision et la collectivisation du secteur agricole à travers une transformation agraire et agro-écologique profonde, de même que l'émergence de nouveaux comportements alimentaires plus sains, construits sur des réseaux politiques consensuels, en présence d'une société civile mobilisée.
II. Le constat structurel : un héritage colonial
La dépendance alimentaire contemporaine des Antilles ne peut se comprendre indépendamment de l'économie de plantation instaurée par la colonisation. Le modèle de l'habitation sucrière, puis bananière, a organisé l'espace agricole autour de monocultures d'exportation, reléguant les cultures vivrières à un statut résiduel. Cette hiérarchie productive perdure : en 2024, la Martinique importait environ 87 % de sa consommation alimentaire et la Guadeloupe environ 82 %, tandis que la banane concentre plus du quart de la surface agricole utile martiniquaise.
Le programme européen POSEI, censé compenser l'éloignement et l'insularité, reproduit ce déséquilibre : les filières d'exportation captent la majorité des aides agricoles, contre une part marginale pour l'agriculture vivrière et la diversification.
Cette orientation s'accompagne d'une structure foncière héritée de la période coloniale, marquée par une forte concentration des terres entre un nombre restreint de propriétaires, souvent issus des grandes familles békés, et par la faiblesse de l'accès au foncier pour les petits exploitants et pour les femmes. Il en résulte un système où la production locale, plurielle et vivrière, coexiste avec une dépendance massive à l'importation, redistribuée dans un contexte de quasi-monopole de la grande distribution — facteur documenté de la vie chère ultramarine.
III. Une lecture décoloniale de la dépendance alimentaire
La pensée décoloniale antillaise offre dans ce contexte des outils pour dépasser l'analyse strictement économique. Césaire, dans le Discours sur le colonialisme, analysait la plantation comme un dispositif d'extraction subordonnant le territoire colonisé aux besoins de la métropole — matrice qui éclaire la persistance d'un modèle agricole tourné vers l'exportation plutôt que vers la subsistance locale. Fanon, notamment, en étudiant l'aliénation psychologique de la colonisation, invite à lire la dépendance alimentaire comme une dépendance aussi symbolique : la valorisation des produits importés et la dévalorisation des savoirs créoles participent d'un même mouvement d'acculturation.
Glissant, avec l'antillanité et la relation au lieu, permet de penser la reconquête alimentaire comme une manière de réhabiter le territoire — le jardin créole et l'agroforesterie offrant un contre-modèle de polyculture résiliente face aux monocultures d'exportation.
Cette grille ne se limite pas à la production : elle concerne le patrimoine culinaire et la transmission des savoirs (colombo, accras, fruit à pain, igname, créole dans l'enseignement agricole). Elle coexiste toutefois, dans le débat antillais, avec des approches plus gestionnaires portées par l'État et les collectivités, qui programment des filières sans nécessairement interroger la structure foncière héritée.
IV. Quelques leviers d'action politique
Il existe d'ores et déjà des leviers révélés par les travaux de l'INRAE mais également des acteurs antillais des politiques publiques de l'agriculture, comme par exemple :
- Réforme foncière : accès facilité pour jeunes agriculteurs et femmes, lutte contre la rétention spéculative, rôle renforcé des SAFER.
- Rééquilibrage des aides : révision du POSEI entre export et vivrier, recommandée notamment par le CGAAER.
- Circuits courts : projets alimentaires territoriaux (PAT), marchés de producteurs, structuration de la transformation locale.
- Recherche et transmission : semences créoles, partenariat Région Guadeloupe–INRAE–Cirad (2026), agroécologie dans les cursus.
- Coopération régionale : rapprochement CARICOM, aujourd'hui marginal dans les échanges antillais.
- Planification territoriale : plan guadeloupéen à horizon 2036, feuille de route martiniquaise décennale.
Ces leviers, majoritairement institutionnels, s'inscrivent par ailleurs dans le cadre juridique français et européen. Une lecture décoloniale interroge ainsi leurs limites : peut-on parler de souveraineté alimentaire sans questionner le foncier hérité de la plantation, ni le cadre normatif défini hors du territoire ? La baisse récente des crédits de la mission Outre-mer, concomitante des objectifs affichés de souveraineté, illustre cette tension entre discours et moyens.
Conclusion
L'autonomie alimentaire antillaise se situe au croisement de deux temporalités : l'héritage long de l'économie de plantation, et les plans institutionnels plus récents. La lecture décoloniale, sans se substituer à l'analyse économique et juridique, en éclaire les angles morts — foncier, dimension symbolique, rapport au territoire — et ouvre un chantier de recherche à l'articulation du droit public des outre-mer et de la pensée postcoloniale caribéenne.
