Créer et mettre en lumière l'héritage féminin (Gwen. Castry)
Du 6 au 8 mars 2026, la maison créative Kréya'Kaz a accueilli une résidence artistique d'envergure, Matrimoine Vivant, portée par 10 artistes peintres, toutes des femmes ayant investi les murs, le plafond et les façades de Kréya'Kaz pour réaliser des fresques monumentales.
Il s'agissait pour l'espace culturel de transformer définitivement Kréya'Kaz en maison d'artistes vivante, où l'art transpire des murs et où chaque visiteur ressent immédiatement qu'il entre dans un univers créatif unique. Mais surtout, ce projet collectif était une merveilleuse façon de renforcer la synergie artistique locale.
Ce projet se déploie largement au delà de la simple performance artistique. Les fresques réalisées sur les murs de Kréya'Kaz traverseront les décennies. Elles constitueront une contribution durable au matrimoine artistique et culturel de Sainte-Anne et de la Guadeloupe.
Ces dix artistes n'ont pas été choisies au hasard. Ces femmes talentueuses ont soutenu le développement de l'espace culturel Kréya'Kaz depuis ses débuts, ont soutenu ses événements, ont exposé dans le lieu, ont contribué à son rayonnement et ont participé à faire de la maison Kréya'Kaz ce qu'elle est aujourd'hui.

« Il s'agit d'inscrire concrètement dans les murs la place, la voix et l'empreinte des femmes dans notre paysage culturel. »
« En ce mois de Mars dédié à la lutte pour les droits des femmes, cette initiative se veut une plateforme de mise en lumière des talents artistiques féminins. Ces œuvres réalisées par des femmes, dans un lieu fondé par une femme, constituent un symbole fort, un rappel que la Journée internationale des droits des femmes est aussi un espace de reconnaissance, de visibilité et de transmission. À travers ces fresques monumentales, il s'agit d'inscrire concrètement dans les murs la place, la voix et l'empreinte des femmes dans notre paysage culturel.

Interroger notre matrimoine et mobiliser l'art pour nos droits (Tessa Naime)
À travers cette résidence, Kréya'Kaz ne se contentait pas d'illuminer l'art ni d'ancrer les œuvres de ces artistes dans le paysage culturel guadeloupéen. Mettre en forme une résidence de ce genre est autant une radicalité : celle de questionner en profondeur ce que signifie l'acte de créer en tant que femme à notre époque.
Puisqu'à l'ombre de ces fresques monumentales se transmet une réflexion plus urgente : penser le matrimoine caribéen comme espace de réparation (de notre passé mémoriel), de transmission (d'une femme à une autre), de réappropriation de nos identités plurielles mais aussi de notre lyannaj (des femmes d'hier aux femmes d'aujourd'hui).
Il est vrai que le nom de cette résidence « Matrimoine Vivant » évoque ce terme matrimoine, de plus en plus assumé et exploité dans nos langages. Cette notion, qui fait référence à l'héritage culturel (intellectuel, artistique) transmis par les femmes, interroge une réalité sociale : notre manière d'habiter le Monde se reconstruit en réponse au dépeuplement (si je puis dire !) de notre héritage féminin.

« L'acte de créer, en prenant la pleine mesure de notre condition de fanm, nous permet sans doute de revendiquer radicalement notre panthéon dans l'espace public ! »
Lorsque Nadine Priam, experte en histoire de l'Art, écrivait en 2024 : « l'histoire des Arts visuels en Guadeloupe constitue encore une énigme pour les chercheurs », elle posait aussi cette question : « l'absence des femmes dans cette chronologie historique est-elle le signe de leur effacement ou 'la traduction d'un fait : il n'y aurait eu peu, voire pas de femmes artistes peintres en Guadeloupe en période esclavagiste et post esclavagistes à la différence de la Martinique.' » (NEG 4, Matrimone) À cette question, elle répondait elle-même : « Difficile à croire ».
À mon avis, l'acte de se réunir, se mobiliser, mobiliser l'art autour d'une cause collective ; tout le travail de ces femmes résonne avec celui d'autres femmes qui les ont précédés. Elles s'inscrivent par leur force de création et de mutualisation de leurs ressources dans une continuité historique, étant toutes (probablement) issues d'une lignée de femmes artistes caribéennes, guadeloupéennes, dont les œuvres demeurent à ce jour méconnues.
L'acte de créer, en prenant la pleine mesure de notre condition de fanm, nous permet sans doute de revendiquer radicalement notre panthéon dans l'espace public. Il n'est plus autorisé au Monde d'exister sans nous.
L'art n'a jamais été si politique qu'en ces jours actuels, après de longs siècles de mutilation du génie féminin. Les femmes de l'art et de la culture reprennent ce pouvoir qui leur est confié, alors que leurs ancêtres ont vu leurs propriétés artistiques, intellectuelles ignorées, exclues des institutions ou attribuées même à d'autres hommes. Produire en ces temps, devant l'urgence d'une censure de la culture, en plein recul mondial des droits des femmes, alors même que certains pays comme l'Afghanistan rejettent les femmes des écoles, des milieux de l'art, et qu'elles n'ont plus le droit de porter au Monde leur voix, - oui, produire demeure un acte de résistance.

Les artistes de Kréya'kaz, en occupant l'espace (les murs, les façades, le sol), s'extirpent de la marge pour investir l'architecture même du lieu. Investir l'espace n'est-il pas le meilleur moyen de réparer, d'inscrire et de réinscrire physiquement et spirituellement une présence féminine autrefois niée ? S'évader de l'enfermement, de ce qui est figé, et se mouvoir entre les différentes empreintes du lieu ? Se partager l'espace et co-créer un imaginaire, une dystopie, une bulle dans le temps où nulle liberté n'est entravée ? Et puis, n'est-ce pas inscrire son nom quelque part, là où d'autres viendront puiser leur savoir ?
Finalement, les fresques laissées sur les murs de Kreya'kaz, portées comme une offrande à l'esprit de l'habitat, sont elles-mêmes accessibles au grand public, et donc visibles par toute une génération d'autres femmes, et d'enfants. Nul ne doute de leur pérennité et de leur mofwazaj en archives vivantes qui pourront, même à leur vieillissement, être contemplées encore et toujours. C'est bien là que la transmission se veut fondatrice d'une société meilleure et d'une société ancrée dans son métissage culturel.
Regardons-les (ces fresques) de plus près et voyons ce qu'elles pourraient offrir à notre regard en terres colonisées ! Pour nous rappeler qu'il faut toujours, en ces lieux de survie, se battre pour nos droits.
