Le Salon Vegekreyol, le premier salon vegan et vegetal caribéen, a réuni ce 5 juillet 2026 des milliers de visiteurs•ses en Guadeloupe. Conférences, ateliers, show cooking, concerts, tous animés par des invités d’exceptions, nous attendaient pour cette 5ème édition au Jardin d’eau de la Ville de Goyave.
Nous en parlons peu, pourtant, à la tête de ce salon, il s'agit bien de Guadeloupéen•nes engagé•es pour une cause bien plus grande : Jocelyne Demagny Naé, Thierry Tamas et Kimberley Demagny.
Jodla, nu kontan rusuvwè Kimberley Demagny adan lawonn a Yékri. Kimberley ka lité dépi konbyen lanné pou valorizé travay a sé awtis karibéyen-la é i ka lité pu on konsomasyon politik èvè jaden an nu ! Nu ka suiv sa i ka fè dépi nanninannan é nu té vé palé èvè-y dè sa ki fondal adan vizyon é konba a-y.
Kimberly Demagny, Jocelyne Demagny Naé, Thierry Tamas, les fondateurs du Salon Végékréyol — © Guillaume Aricique
Tessa Naime : Bèlbonju Kimberley. Nous t'accueillons au sein de notre espace pensé et conçu pour la diffusion des voix marginalisées. Ou sé on mètfedam a Salon Vegekreyol, on gran lawonn vegann é véjétal ki vwè jou dépi 2022. Es ou pé di nu ki mun ou yé ?
Kimberley Demagny : Bèlbonjou, é mèsi onpil pou envitasyon-la ! Mwen sé Kimberley Demagny, on fanm Gwadloupéyènn, antreprenè kiltirèl, fòmatris é pwodiktris. Dépi plis ki 10 lanné, mwen ka travay pou mèt an limyè kilti karayib, patrimwann an nou, awtis an nou é tout sé inisyativ-la ki ka fè péyi-la vansé.
An sé lòganizatris a Salon Végékreyol, on pwojé kè Jocelyne Demagny Naé, manman mwen, fondé èvè zanmi a-y Thierry Tamas. Yo fè mwen konfyans pou méné tout lòganizasyon-la : direksyon pwodiksyon, direksyon awtistik. Sa ka fè 5 lanné mwen ka pòté pwojé-lasa èvè pasyon é angajman. Végékreyol sé plis ki on salon. Sé on koté nou ka valorizé manjé véjétal, agrikilti lokal, kilti an nou é transmisyon a savwa. Sé on lespas a gerizon kolektif.
Tessa : Le Salon Vegekreyol réunit, depuis sa création, des centaines de milliers de visiteurs issus des quatre coins du monde. Tu es l'une des têtes pensantes, aux côtés de Jocelyne Demagny Naé, et Thierry Tamas de l'un des événements les plus engagés de la Guadeloupe et de la Caraïbe. Nous aimerions savoir ce qui vous a insufflé l'existence de ce projet.
Kimberley : À l'origine, Végékreyol est né d'une discussion entre Jocelyne Demagny Naé, et Thierry Tamas. Un jour pendant les fêtes de fin d'année, Thierry, qui est pâtissier vegan, était venu lui livrer une bûche de Noël vegan et ils se sont mis à échanger autour de la place du végétal en Guadeloupe.
Ma mère avait déjà créé plusieurs événements, notamment Manjé Byen O Peyi, qui mettait en valeur notre agriculture locale et nos artisans. De son côté, Thierry avait cette idée de faire venir en Guadeloupe VeggieWorld, un des salons vegan les plus connus d'Europe, mais ils avaient reçu un refus. Et c'est là que ma mère lui a répondu : « Nou pa bizwen label a pon moun, nou ké kréyé tan nou ! ». Et c'est comme ça que l'idée de Végékreyol est née.
L'objectif dès le départ était de créer une expérience totale autour du végétal avec notre identité caribéenne. Pas juste un salon avec des stands, mais un vrai moment de découverte, de partage et de reconnexion. Le choix du Jardin d'Eau et la ville de Goyave était aussi très important : créer un événement au cœur de la nature dans un espace de 7 hectares avec une rivière et un lac, alors que beaucoup de salons vegan dans le monde se déroulent dans des lieux plus industriels. On voulait que les gens puissent vraiment ressentir le lien avec le vivant.

Jocelyne Demagny Naé, Thierry Tamas, les fondateurs du Salon Végékréyol — © Guillaume Aricique
Tessa : À quel moment as-tu réalisé que le végétal pouvait devenir une arme de transmission culturelle ?
Kimberley : Je pense que je l'ai compris assez naturellement en travaillant sur Végékreyol, parce qu'au départ, on ne parlait pas uniquement d'alimentation végétale. On parlait de notre rapport à la terre, à notre histoire, à nos traditions et à notre manière de vivre en Guadeloupe.
Quand on observe les effets de la mondialisation sur nos habitudes alimentaires, on réalise qu'on s'est parfois éloignés de nos propres richesses. Le végétal est profondément lié à notre identité caribéenne. Quand on parle de plantes, de fruits, de cultures agricoles, de remèdes traditionnels ou même de cuisine, on parle aussi de transmission entre générations. Ce sont des savoirs qui ont traversé le temps et qui racontent qui nous sommes. J'ai réalisé que le végétal pouvait être un véritable outil culturel parce qu'il permet de reconnecter les gens à leurs racines, tout en ouvrant une discussion sur notre avenir : notre santé, notre autonomie alimentaire, notre lien avec la nature et le vivant, notre identité.
Tessa : L'équipe Vegekreyol a-t-elle rencontré des obstacles lors de la réalisation de ce projet ? Lesquels ?
Kimberley : Oui, je pense que comme beaucoup de festivals et d'événements culturels en Guadeloupe, nous rencontrons des obstacles. Le premier frein reste évidemment le financement. Végékreyol est porté par une association à but non lucratif, et il y a parfois une incompréhension : certaines personnes pensent qu'un événement de cette ampleur génère forcément des bénéfices importants, alors qu'en réalité il n'y a pas de bénéfice généré.
L'équipe n'est pas rémunérée pour le travail réalisé ; il peut y avoir du défraiement, mais le projet repose avant tout sur des personnes passionnées qui donnent énormément de leur temps, de leur énergie et de leurs compétences.
Aujourd'hui, il reste difficile de trouver des financements pour des projets à impact, alors même que notre ambition est grande. Nous avons envie de continuer à développer Végékreyol, de proposer toujours plus de contenus, d'accueillir davantage de publics et de créer encore plus de retombées positives pour notre territoire. Heureusement, nous avons la chance d'être accompagnés par des partenaires qui croient en notre vision et qui nous permettent de concrétiser une partie de ces ambitions. Mais il faut aussi être réaliste : la croissance d'un projet comme celui-ci reste forcément liée aux moyens dont nous disposons pour le développer. Chaque nouvelle étape demande des ressources humaines, techniques et financières importantes.
Ce qui fait la force de Végékreyol, c'est justement l'humain derrière le projet. Beaucoup de personnes qui ont d'abord découvert l'événement comme visiteurs ou exposants ont ensuite rejoint l'aventure. Je pense à Charlotte, qui était invitée il y a trois ans et qui fait aujourd'hui partie de l'équipe ; à Kizzy qui était exposante avant de devenir responsable du show cooking, à Cynthia qui coordonne les bénévoles ; Célia et Sandra qui accompagnent les exposants ; Margaret qui était exposante et qui est aujourd'hui responsable de la zone Timoun ; Martial pour la logistique…
C'est une équipe très féminine, très engagée, qui donne énormément parce qu'elle croit profondément au sens du projet. Nous préparons chaque édition pendant près de dix mois, donc le travail est colossal, mais nous savons pourquoi nous le faisons. C'est aussi pour cela que nous choisissons nos partenaires avec beaucoup d'attention : au-delà du soutien financier, nous cherchons des acteurs qui partagent nos valeurs, nos convictions et notre vision. Aujourd'hui, la force de Végékreyol, c'est d'avoir construit un véritable écosystème autour du projet, avec des partenaires de qualité, des exposants engagés et des personnes qui souhaitent avoir un impact positif sur notre territoire.
Tessa : Le terme évocateur « Vegekreyol » réunit deux dimensions politique & sociale que nous pourrions imaginer être « opposées ». Néanmoins, en réalité, le véganisme et le manger « kreyol » se reconnectent de plus en plus dans notre société. Pourquoi était-il essentiel pour vous de les associer ?
Kimberley : Je pense qu'il était essentiel d'associer ces 2 dimensions justement parce qu'elles ne sont pas opposées. Et d'ailleurs, il y a une nuance importante : nous parlons de végé, pas uniquement de véganisme. Le végétal est beaucoup plus large. Il englobe bien sûr l'alimentation, mais aussi notre rapport à la nature, l'agriculture, l'écologie, la biodiversité, notre manière de produire, de consommer et de prendre soin du vivant.
Pendant longtemps, on nous a présenté le véganisme comme quelque chose d'extérieur ou de très moderne, alors qu'en réalité, dans la Caraïbe, le lien au végétal existe depuis longtemps. Si on observe la culture rasta, par exemple, la cuisine ital existe depuis des décennies. Elle porte une philosophie autour d'une alimentation naturelle, connectée à la terre et au respect du vivant, bien avant que le terme « vegan » devienne populaire. Et cette approche existe aussi dans nos communautés locales en Guadeloupe et plus largement dans la Caraïbe. Donc finalement, il ne s'agit pas d'importer quelque chose de nouveau, mais plutôt de reconnecter avec des pratiques, des savoirs et des philosophies qui existent déjà chez nous. Nos ancêtres avaient cette connaissance du végétal à travers les jardins créoles, les plantes médicinales, les cultures vivrières, la transformation des aliments et une relation très directe avec la terre.
C'est aussi ce que porte le mouvement afro-végan, avec des personnes comme Charlotte Polifonte (Mangeuse d'herbe), membre de l'équipe Végékreyol. Son approche montre justement que l'alimentation végétale peut être un outil de reconnexion avec son histoire, son héritage culturel et une réflexion plus large sur notre société.
« C'est une façon de reprendre le pouvoir sur nos assiettes, mais aussi sur notre manière d'habiter le monde. »
Pour nous, Végékreyol n'est donc pas là pour opposer une vision moderne à une vision traditionnelle. Au contraire, l'idée est de montrer que nos racines contiennent déjà beaucoup de réponses. Il s'agit de redonner des outils aux populations pour reprendre conscience de ce qu'elles ont déjà entre les mains : une richesse agricole, culturelle et ancestrale. Finalement, associer « Végé » et « Kreyol », c'est dire que l'écologie, la santé, la culture et la transmission font partie d'une même histoire. C'est une façon de reprendre le pouvoir sur nos assiettes, mais aussi sur notre manière d'habiter le monde.
Tessa : Le patrimoine alimentaire caribéen est extrêmement riche en produits végétaux. Kijan zot ka fè pu valorizé-y ?
Kimberley : Je pense que la première chose à dire, c'est que Végékreyol n'invente rien : on valorise l'existant. La richesse est déjà là. Elle est dans nos terres, dans nos producteurs, dans nos agriculteurs, dans nos chercheurs, dans nos associations, dans nos entreprises, mais aussi dans nos mémoires et nos savoir-faire transmis depuis des générations.
Notre rôle, c'est de créer un espace où toutes ces initiatives peuvent se rencontrer, être visibles et être transmises au grand public. Et nous avons la chance d'être entourés de personnes extraordinaires, à l'intérieur même de l'équipe, mais aussi de partenaires qui partagent cette vision et qui travaillent toute l'année sur ces enjeux.
Par exemple, avec le CIRAD, on peut mettre en lumière les recherches autour de nos fruits et légumes locaux et mieux comprendre tout leur potentiel. Avec des acteurs de la santé, comme Promotion Santé Guadeloupe, on peut parler des liens entre alimentation, santé et enjeux spécifiques à notre territoire, comme la chlordécone. Avec Iguaflhor, on valorise toute une filière autour des fruits et légumes.
On met aussi en avant des initiatives qui sont essentielles pour notre avenir, comme l'Association des Jeunes Agriculteurs, parce qu'aujourd'hui notre agriculture fait face à un vrai enjeu de renouvellement. Beaucoup d'agriculteurs vieillissent, et il est indispensable de donner envie aux nouvelles générations de reprendre la terre et de continuer à faire vivre ces savoir-faire.
On pourrait aussi citer Biomonde, un de nos partenaires (l'un des seuls magasins bio black owned en Guadeloupe), qui participe au développement d'une alimentation plus responsable en Guadeloupe. CaribPlantes, pépinière riche en plantes, en aromates et en tout ce qu'il faut pour son jardin créole. Mais je les cite surtout pour montrer qu'il existe déjà une multitude d'initiatives, d'actions, d'associations et d'entreprises engagées.
Végékreyol est finalement un lieu de connexion entre toutes ces forces. Notre ambition, c'est de raconter ces histoires, de créer des ponts et de montrer la richesse qui existe déjà chez nous.
© Guillaume Aricique
Tessa : Nu pe vwè chak lanné ni pliziè mawon é mawonèz ka jwenn Vegekreyol. Artistes immersifs, chercheur•ses en écologie, chef•fe vegan… Qu'est-ce qui les attire ? D'ailleurs, comment votre engagement ou prise de position se traduit concrètement dans chacun de vos choix d'organisation ?
Kimberley : J'aime beaucoup le fait que tu parles de mawonaj, parce que finalement, c'est un élément qui résonne énormément avec la philosophie de Végékreyol. Quand on pense au mawonaj dans la Caraïbe, on pense souvent uniquement à la fuite ou à la résistance face à l'oppression, mais il y a aussi toute une dimension de reconnexion au vivant.
Les mawons ont trouvé dans la forêt un espace de liberté, de protection, mais aussi de transmission. La forêt était un lieu de connaissance : on y apprenait les plantes, les ressources du territoire, les façons de se nourrir et de prendre soin de soi. Il y avait une véritable intelligence du vivant. Et finalement, cette relation à la nature fait partie de notre héritage caribéen.
Je pense que c'est aussi ce qui attire les personnes qui viennent à Végékreyol : elles ressentent qu'il y a quelque chose qui va au-delà d'un simple événement. Chaque année, on accueille des artistes immersifs, des chercheur·ses en écologie, des chef·fes, des entrepreneurs… parce qu'on crée un espace où différents savoirs peuvent dialoguer.
De mon côté, avec ma casquette d'entrepreneure culturelle, je m'occupe notamment de la curation du salon. Mon rôle est de créer du lien entre toutes ces propositions, de raconter une histoire et de faire en sorte que chaque expérience ait du sens. Notre engagement se traduit concrètement dans chacun de nos choix : les personnes que l'on invite, les thématiques que l'on met en avant, les expériences que l'on propose. L'objectif est de créer un espace de guérison collective et holistique.
La musique par exemple n'est pas là pour divertir uniquement : elle permet de créer une connexion, de rassembler et de toucher quelque chose de profond chez les personnes. Les show cooking ne sont pas seulement des démonstrations culinaires : ce sont des moments de transmission, où l'on redécouvre des goûts, des techniques et des histoires. Les conférences autour des recherches scientifiques ou les innovations entrepreneuriales, comme les projets autour de la valorisation des sargasses, montrent aussi que notre territoire peut créer des solutions à partir de ses propres ressources.
Au fond, les visiteurs viennent à Végékreyol pour se nourrir au sens large : nourrir leur corps, leur esprit, leur curiosité. Ils repartent avec des rencontres, des découvertes, des idées… comme des graines qu'on plante dans leur tête et qui peuvent continuer à grandir bien après le salon. C'est ça la vision : créer un espace où l'on reconnecte les gens à eux-mêmes, aux autres et au vivant.
© Guillaume Aricique
Tessa : Pour cette 5e édition de votre salon, il était question de manjé ansestral, de traditions & d'innovations. Dans cette démarche qui se veut décoloniale, quelle place accordez-vous aux anciens et aux traditions ancestrales ?
Kimberley : Pour nous, les anciens occupent une place essentielle, non pas parce que nous pensons qu'il faut revenir vivre comme avant, mais parce qu'ils sont les gardiens d'une partie de notre mémoire collective. Une société qui n'écoute plus ses anciens est une société qui risque d'oublier d'où elle vient, et la réalité de ce qu'elle a vécu.
Quand nous parlons de « manjé ansestral », il ne s'agit pas de nostalgie. Il s'agit de reconnaître que beaucoup de connaissances existent déjà : les jardins créoles, les plantes médicinales, les techniques de conservation, les variétés locales, les façons de cuisiner avec ce que la terre nous offre… Toutes ces pratiques sont le fruit de siècles d'observation, d'adaptation et de transmission.
Mais Végékreyol ne cherche pas à figer ces savoirs dans le passé. Au contraire, nous pensons que la tradition n'a de sens que si elle dialogue avec l'innovation. Je pense aussi qu'une démarche décoloniale, c'est aussi arrêter de croire que le progrès vient forcément d'ailleurs. L'innovation ne consiste pas seulement à inventer quelque chose de nouveau ; parfois, c'est aussi redonner de la valeur à des savoirs qui ont été invisibilisés, les documenter, les transmettre et les faire dialoguer avec les connaissances d'aujourd'hui. Finalement, notre ambition est simple : que chacun comprenne que notre patrimoine alimentaire n'est pas un vestige du passé, mais une ressource vivante pour construire l'avenir.
© Guillaume Aricique
Tessa : Kijan sa pe politik lè nu ka chwazi mèt pwodui lokal, konesans é manje tradisyonèl an zasyèt an nu ? (Peut-on parler d'un acte politique lorsqu'on choisit de remettre les produits locaux, les savoir-faire et le végétal au cœur de nos assiettes ?) Est-ce une prise de position ?
Kimberley : « Sé sa ou ka manjé ki ka fè sa ou yé. » Ce que l'on mange participe à construire ce que nous sommes. Et je pense qu'il faut aussi rappeler que notre carte bleue est politique. Chaque fois que l'on consomme, on fait un choix, même si beaucoup de personnes ne le réalisent pas. L'argent que l'on dépense nourrit un système, une économie, des personnes.
Choisir un fruit cultivé en Guadeloupe plutôt qu'un produit importé, soutenir un agriculteur local, acheter directement auprès d'un producteur ou d'un artisan de chez nous, ce n'est pas un simple acte de consommation. C'est une manière de décider quelle économie nous voulons faire vivre.
Mais il faut aussi regarder notre histoire en face. Notre modèle agricole a longtemps été structuré autour de productions destinées à l'exportation et non autour de la capacité à nourrir notre propre population. Aujourd'hui encore, nous avons un territoire extrêmement riche, mais nous dépendons énormément des importations alimentaires. Nous produisons, mais nous ne produisons pas forcément ce dont nous avons besoin pour manger.
Il y a un exemple qui montre que la souveraineté alimentaire n'est pas une utopie : Guyana a été désigné par une étude publiée dans Nature Food comme le seul pays au monde capable de couvrir 100 % de ses besoins alimentaires à travers sept grands groupes essentiels. Et juste à côté, la Guyane française (territoire dans la même situation politique que nous) reste encore fortement dépendante des importations, avec une grande partie de ses aliments qui viennent de l'extérieur. Ce contraste nous rappelle une chose : la question n'est pas seulement ce que la nature nous permet de produire, mais aussi les choix politiques, économiques et agricoles que nous faisons pour nourrir nos populations. Tant que les terres, les outils de production et certains secteurs économiques restent concentrés entre les mains de quelques acteurs historiques, la question de notre autonomie alimentaire reste forcément liée à une question de pouvoir.
Dans un territoire comme la Guadeloupe, avec une histoire économique marquée par la concentration de certains secteurs entre les mains de quelques familles, nos choix de consommation sont une manière de rééquilibrer les dynamiques économiques. Il faut réfléchir à la manière dont la richesse circule et à qui elle bénéficie.
C'est aussi pour cela qu'il faut être vigilant avec le marketing autour du « local ». Aujourd'hui, certaines grandes enseignes utilisent des labels ou des sigles pour donner une image engagée, alors que derrière, les rapports économiques peuvent rester les mêmes. Mettre une étiquette « local » sur un produit ne suffit pas : il faut regarder qui produit, qui gagne réellement de cette vente et où va la richesse créée.
Végékreyol défend justement une autre approche : le circuit court, la rencontre directe, la transparence. Quand un visiteur achète auprès d'un exposant au salon, il rencontre une personne, une histoire, un savoir-faire. Il ne consomme pas seulement un produit, il soutient un écosystème. Pour moi, la souveraineté alimentaire passe par là : reprendre conscience que nos choix quotidiens ont un impact collectif. Ce que nous mettons dans nos assiettes participe aussi au territoire que nous construisons demain.
© Guillaume Aricique
Tessa : Selon toi, quelle responsabilité les acteurs culturels ont-ils aujourd'hui dans la transformation de notre mode de consommation ?
Kimberley : Les acteurs culturels ont aujourd'hui une grande responsabilité, parce que la culture permet de changer les imaginaires avant même de changer les comportements. Notre rôle n'est pas seulement de divertir ou de transmettre des informations, mais de créer des espaces où les personnes peuvent ressentir, questionner et redécouvrir autrement leur territoire.
Pour transformer nos modes de consommation, il faut aussi transformer notre regard sur ce que nous avons déjà chez nous. Et c'est là que les acteurs culturels ont un vrai pouvoir : celui de raconter d'autres récits et d'ouvrir d'autres possibles.
« Pour transformer nos modes de consommation, il faut aussi transformer notre regard sur ce que nous avons déjà chez nous. »
Tessa : « Plant-based diets are not a new thing » C'est ce que The Vegan Review publiait dans un article intitulé Is veganism just a 'western concept' for the privileged?. On y évoque entre autres les critiques du veganisme en tant que mouvement perçu comme un concept occidental, élitiste & tendance. En quoi cette perception est-elle, selon toi, réductrice ou erronée au regard l'histoire de la Caraïbe ?
Kimberley : Cette perception est vraiment réductrice, parce qu'elle oublie complètement l'histoire des peuples. On présente parfois le véganisme comme un concept occidental, moderne, presque comme une tendance récente, alors qu'en réalité le rapport au végétal existe depuis des millénaires dans de nombreuses cultures.
Quand on regarde l'histoire de la Caraïbe, c'est encore plus évident. Nos sociétés se sont construites avec différentes populations arrivées via l'esclavage et les migrations qui ont suivi cette période : les peuples afrodescendants, les communautés indiennes… Toutes ces histoires portent un rapport particulier à la terre, aux plantes et à l'alimentation. Il suffit de regarder les traditions indiennes, où certaines communautés pratiquent une alimentation végétarienne depuis des milliers d'années, ou encore la culture rasta avec l'alimentation ital, qui existe bien avant que le mot « vegan » apparaisse dans nos sociétés modernes.
Quand on vient dire aujourd'hui que manger végétal serait un concept occidental ou une tendance de personnes privilégiées, je pense qu'on oublie une partie essentielle de l'histoire. Le terme « vegan » est récent, mais le rapport au végétal, la réflexion autour du vivant et les pratiques alimentaires qui en découlent sont bien plus anciennes.
Le problème, c'est qu'on a parfois tellement valorisé certains modèles venus d'ailleurs qu'on a fini par oublier nos propres savoirs. Le végétal n'a pas besoin d'être importé pour être légitime : il est déjà dans nos histoires, dans nos cultures et dans notre mémoire collective caribéenne.
Tessa : Quel lien fais-tu finalement entre nos révolutions sociales, politiques, et notre révolution alimentaire ?
Kimberley : Toutes les grandes luttes de libération parlent aussi de la capacité d'un peuple à reprendre le contrôle sur ce qui le concerne. Et l'alimentation est au cœur de ça. Des figures comme Angela Davis ou Dick Gregory (végétariennes/végétaliennes) ont aussi fait le lien entre alimentation, santé, justice sociale et systèmes d'oppression. Parce qu'au fond, une révolution alimentaire, ce n'est pas seulement une question de savoir si on mange de la viande ou pas. C'est une question de pouvoir : qui contrôle notre nourriture ? Qui produit ? Qui décide ? Qui bénéficie de la richesse créée ?
« La question animale s'inscrit aussi là-dedans : elle nous pousse à interroger la violence que l'on accepte parfois comme normale dans nos systèmes de production. »
Mais c'est aussi une question de notre rapport au vivant. Notre histoire coloniale, notamment liée au système esclavagiste, a été construite sur des logiques d'exploitation : exploitation des terres, des humains, mais aussi d'une certaine manière du vivant dans son ensemble, où la nature devient une ressource à dominer plutôt qu'un écosystème avec lequel on cohabite. Repenser notre alimentation, c'est aussi se reconnecter à une forme d'empathie, de respect et d'interdépendance avec ce qui nous entoure. La question animale s'inscrit aussi là-dedans : elle nous pousse à interroger la violence que l'on accepte parfois comme normale dans nos systèmes de production.
Pendant longtemps, nos territoires ont été organisés autour de systèmes qui ne visaient pas forcément à nourrir les populations locales, mais à produire de la richesse pour l'extérieur. Donc aujourd'hui, parler de ce que l'on met dans notre assiette, de qui produit notre nourriture et de comment on se nourrit, c'est aussi parler de pouvoir, d'autonomie et de dignité.
Tessa : Nous avons remarqué que la liste de sponsors se complète. Comment l'équipe VGK reste fidèle à sa vision et indépendante lorsque les attentes du public ou des partenaires évoluent ?
Kimberley : La première chose, c'est de savoir pourquoi on fait les choses. Quand la vision est claire, les partenaires ne viennent pas remplacer cette vision : ils viennent contribuer à la rendre possible.
Végékreyol reste un projet porté par des valeurs fortes, et on choisit nos partenaires avec beaucoup d'attention. On ne cherche pas simplement des financements, on cherche des personnes, des entreprises ou des institutions qui comprennent notre démarche et qui sont en cohérence avec nos convictions. Évidemment, un événement de cette ampleur a besoin de partenaires pour grandir, parce que nos ambitions sont grandes. Mais grandir ne doit jamais vouloir dire perdre son âme. Pour nous, il y a des lignes rouges : on ne peut pas défendre certains messages, certaines valeurs et en même temps s'associer avec des acteurs qui seraient en contradiction totale avec ce que l'on porte.
L'indépendance, ce n'est pas refuser les collaborations, c'est garder la capacité de choisir avec qui on avance et pourquoi on avance ensemble.
Tessa : Au-delà du végétal, quel héritage souhaitez-vous laisser à la Guadeloupe ?
Kimberley : Au fond, Végékreyol ne parle pas seulement de ce que l'on met dans nos assiettes, mais de ce que l'on choisit de construire ensemble. Faire communauté, c'est peut-être notre plus grande révolution.
Moi, ce que j'aimerais, c'est qu'on plante des graines dans la tête des gens. Des graines qui dérangent parfois, qui questionnent, qui réveillent. Parce qu'avant de changer nos habitudes, il faut changer notre regard sur nous-mêmes, sur notre histoire et sur la richesse de ce que l'on possède déjà. Peut-être qu'une personne repartira avec l'envie de planter, une autre avec l'envie de mieux consommer, une autre avec l'envie de se renseigner sur des savoirs ancestraux, des pratiques ou des connaissances qu'on a parfois mises de côté. Et c'est comme ça que les choses changent : une conscience après l'autre. On est un tout. Ces graines peuvent devenir bourgeons, fleurs, jardins, puis forêts. Des forêts d'idées, de résistances, de projets et de solidarité.
« Faire communauté, c'est peut-être notre plus grande révolution. »
Parce qu'au final, la vraie révolution n'est pas seulement dans ce qu'on met dans nos assiettes. Elle est dans notre capacité à reprendre soin de nous, des autres et de notre terre.
Tessa : An ka di-w on byen mèsi Kim pu sa u ka poté ba péyi-la ! Adan on dòt solèy !
