Bese Saka Fest : l'afrovéganisme comme acte de résistance
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Bese Saka Fest : l'afrovéganisme comme acte de résistance

Mosayis
29 juillet 2026
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En mars 2020, je décide d'arrêter ma consommation de viande quand l'envie de régurgiter mon déjeuner, riche en protéines animales, interrompt ma douche chaude parfumée au bois d'inde. Toute une ambiance. Cela fait un peu plus de trois ans que je réduis le poisson et les crustacés à quelques occasions et que je privilégie le lait végétal. J'avais suffisamment d'informations sur les coulisses des industries agro-alimentaires et bien trop de chairs mortes tapissées dans mes intestins. Il était temps d'amorcer un processus de « déconstruction de l'assiette ». J'entame alors une remise en question de mes choix alimentaires (choix qui n'ont jamais vraiment été les miens) et leur corrélation avec ma santé. Je m'interroge sur les pratiques du végétarisme* qui résonneront jusqu'en Éthiopie, lors d'un voyage où je rencontre Ras Alex, martinico-guadeloupéen installé à Shashamané.

Aujourd'hui, dans une forme de transition vers le végétarisme, ma quête personnelle me mène cette fois à Bobigny, en région parisienne, le dimanche 12 juillet à la Prairie du Canal, à l'occasion de l'Afro Vegan Festival organisé par le collectif Bese Saka.

Plus qu'un évènement autour de l'alimentation végétale, l'Afro Vegan Fest est un mouvement militant qui promeut un retour aux traditions ancestrales africaines et afro-diasporiques.

Permettez-moi de mêler mon expérience avec la volonté de contester les idées reçues selon lesquelles le végétarisme et le véganisme* seraient l'apanage de personnes blanches aisées. Let's debunk this bullshit ! Immersion croisée entre mes réflexions en chemin, le Bese Saka Festival et la rencontre de l'un des fondateurs panafricain et végan : Kodjovi.

Afro Vegan Fest 3e édition par Bese Saka — Prairie du Canal, ParisAfro Vegan Fest 3e édition par Bese Saka – Crédits photo : Mosayis

1. Le collectif Bese Saka, entre panafricanisme et afroveganisme

En France, il est éducateur spécialisé pour les jeunes et les familles dans le besoin, mais aussi graphiste, vidéaste et photographe. Tandis qu'au Togo, il s'emploie à faire vivre son projet agricole, une ferme biologique. Si Kodjovi est né et a grandi dans le 91, à Evry, c'est grâce au lien qu'il a gardé et cultivé avec ses origines togolaises et béninoises qu'il développe un intérêt pour l'écologie.

Thomas Sankara ou encore Pierre Rhabi font partie de ses sources d'inspiration, mais cette conscience politique est surtout le fruit de son éducation. Kodjovi raconte : « Tous les dimanches matin avec mon père, on allait marcher en forêt. Ma mère a la main verte, il y a des plantes dans tout l'appartement. Nous avions pour habitudes de réchauffer les restes de nos repas et pour consigne de ne pas gaspiller la nourriture… Il y a toujours eu chez nous une sorte de démarche écologique sans pour autant la nommer. »

Les graines déjà semées dans son esprit, Kodjovi rejoint la Ligue Panafricaine Umoja pour mettre en pratique ses convictions. C'est au sein de cette organisation qu'il rencontrera celles et celui qui constitueront plus tard le noyau dur de leur collectif : Naomi, Athéna et Fernando.

Membres du collectif Bese Saka : Fernando, Naomi, Athéna et KodjoviDe gauche à droite : Fernando, Naomi, Athéna et Kodjovi – Crédits photo : @adiogoo_galerie

Lors des évènements annuels de la Ligue, le groupe fait face à un constat mutuel : les questions écologiques sont peu abordées et la nourriture végétalienne est absente des buffets. De cette frustration naît leur collectif : Bese Saka. « Notre but était de réunir tous les afro-vegan ; de créer un espace pour nous, mais aussi pour ceux et celles de la communauté qui se questionnent sur leur rapport à l'alimentation et à l'écologie », me dit Kodjovi.

« Bese Saka » qui signifie « sac de noix de cola », est un signe adinkra créés par les peuples Akans d'Afrique de l'Ouest. La noix de cola reflétant l'abondance et l'unité, ce symbole représente l'agriculture comme le liant de la communauté. Pour le collectif, l'afroveganisme va de pair avec le panafricanisme.

Dans une volonté d'émanciper et d'unifier les peuples africains et afro-descendants autour des questions culturelles et économiques, le panafricanisme se veut foncièrement idéologique et politique. De ce principe, l'afroveganisme inclut une démarche identitaire affirmée. Celle de renouer avec les valeurs ancestrales culturelles, spirituelles, culinaires et holistiques des traditions africaines et de la diaspora, selon le précepte que tous les êtres vivants humains et non-humains forment un seul et même ensemble avec l'environnement.

Kodjovi le souligne : « Quand on constate les conséquences de l'industrie de la viande, on ne peut pas fermer les yeux si on affirme respecter la nature. En tant que panafricain, cette industrie repose sur des pratiques coloniales. Logiquement, la question anticapitaliste se pose avec celle de l'alimentation qui est au centre de notre quotidien puisqu'on se nourrit 2 à 3 fois par jour… Enfin, pour celles et ceux qui en ont la chance. »

Portrait de Kodjovi, co-fondateur du collectif Bese SakaKodjovi – Crédits photo : @gigantesstudios

Quand notre assiette révèle les fractures du système

Notre alimentation n'est pas neutre. Elle en dit long sur notre pouvoir économique, notre statut social et notre rapport aux animaux.

Pendant longtemps, j'ai questionné ma dissonance cognitive : comment je pouvais estimer aimer les animaux et participer à leur exploitation en toute connaissance de cause ?

Nous savons que l'industrialisation de la viande génère des conséquences désastreuses pour le vivant : l'élevage intensif du bétail est responsable à 15% des émissions des gaz à effet de serre ; la déforestation pour l'exploitation des terres destinées à la production industrielle entraine le dérèglement des écosystèmes avec des répercussions sur le changement climatique ; sans parler des quantités d'eau astronomiques utilisées pour produire la viande ou des conditions animales et de l'utilisation d'antibiotiques…

La pêche intensive n'est pas en reste puisqu'elle engendre, entre autres, la destruction des récifs coralliens et la pollution à cause des filets de pêche en plastique rejetés dans l'océan.

QUID de l'exploitation des travailleurs agricoles des pays du Sud ? Ces mains d'œuvres nécessaires à la production massive, alors même que ces populations font face aux inégalités climatiques. Le réchauffement climatique est on ne peut plus d'actualité à l'aune des canicules successives dont les températures ne cessent de croître avec les années. J'étais dans un appartement, sans climatiseur, sous un toit en région parisienne, avec 38 degrés au compteur… Si je n'avais pas déjà une conscience écologique, cela aurait pu être un déclic.

Prairie du Canal — lieu de l'Afro Vegan Fest, ParisPrairie du Canal – Crédits photo : Mosayis

« Yo fè'w mal » a été l'une des remarques lancées à mon encontre lorsque j'ai ouvertement assumé mon pesco-végétarisme* il y a 6 ans. Elle sous-entendrait que si je ne mange plus de viande, il y aurait forcément des raisons occultes à cela… Je n'en tiens pas rigueur à cette personne. J'ai entretenu aussi cette méconnaissance du système alimentaire. Ce travail hégémonique de nous imposer une hiérarchie et une exploitation des êtres vivants tant dans nos mœurs que dans notre esprit, de telle sorte que nous ne soyons plus en mesure de questionner nos habitudes, ni de nous inclure comme partie intégrante de la nature. Nature qui nous est pourtant indispensable et si chère, à en croire nos photos et vidéos sublimées sur nos réseaux sociaux. Nature que l'on aime contempler et détruire à petit feu… ou à grand incendie.

Que s'est-il passé pour que nous soyons plus soucieux du contenu de notre plat que de la cruauté des animaux que cela demande ? Pour que cette violence animale soit si banalisée…sauf lorsqu'il s'agit des chiens et des chats ?

Pourtant, la norme alimentaire excessivement carnée était loin d'en être une pour les peuples autochtones des Caraïbes, par exemple. Avant la colonisation, les Kalinagos cultivaient des aliments bruts issus de la petite pêche ou de leurs jardins, tels que le manioc (cassave vie !), les patates douces, les ignames ou la papaye.

Dans certaines régions d'Afrique de l'Ouest, les plats conservent leur composition essentiellement basée de tubercules, légumineuses, fruits ou céréales. L'Attiéké et sa semoule de manioc fermenté, l'Atassi à base de riz et d'haricots ou le Yassa aux légumes. À l'Est, le Githéri à base d'haricots et de maïs ou l'Irio, purée de pommes de terre, petits pois et maïs, sont réputés dans la cuisine traditionnelle kényane.

Avant que le terme végan ne deviennent un hashtag Instagram d'un·e influenceur·euse blanc·he lifestyle, le mouvement rastafari, initié dans les années 30 en Jamaïque, prônait déjà un art de vivre en harmonie avec la nature, excluant toute souffrance animale dans sa nourriture et dans son esprit pour atteindre la livity. De même, la violence animale est généralement exclue de l'alimentation dans certaines communautés adeptes de l'hindouisme et du bouddhisme.

Le végétarisme - végétalisme n'est donc pas une mode d'occidentalo-bobo-écolo. Les régions citées ont fait de la biodiversité de la nature et de la compréhension de leur environnement un terrain de savoirs spirituels et culinaires. Il est d'ailleurs navrant de constater aujourd'hui que les personnes racisées sont discriminées et invisibilisées alors que leurs traditions trempent souvent dans les menus des restaurants occidentaux végés-trendy. L'empire colonial capitaliste nous a plongés dans l'abysse d'une mémoire défaillante au point de renier notre identité et notre héritage. Comment a-t-il défini le rapport des humains aux non-humains ?

En tant que Noir·e·s, nous avons longtemps été associé.e·s à l'animalité. Considérer les animaux comme nos égaux peut réveiller une mémoire douloureuse dont les blessures sont ravivées en permanence par le racisme structurel et social.

L'afroveganisme ne saurait se limiter aux contours de nos assiettes. Il faut prendre en compte le caractère systémique de l'impérialisme alimentaire carné qui s'est enrichit au détriment des traditions de nos ancêtres. Comme l'évoque Malcom Ferdinand, auteur de l'ouvrage « Une écologie décoloniale », on ne peut pas dissocier les enjeux environnementaux sans les confronter aux stigmates coloniaux, donc comment envisager une démarche écologique sans que celle-ci soit à la fois décoloniale ? En Martinique et en Guadeloupe, l'usage du Chlordécone pour générer plus de profit par les Békés, descendants de ceux qui ont violenté, asservi, exploité les terres et les autochtones, nous prouve que lutter contre le capitalisme converge à une lutte pour une justice environnementale et pour la dignité des femmes et des hommes.

Redonner au peuple noir leur souveraineté et redevenir décisionnaire du sort de leurs terres font partie des missions portées par Bese Saka. En faisant de l'alimentation végétale une arme révolutionnaire dans un prisme panafricaniste, le collectif tend à ouvrir un espace aux communautés afro dont les corps, les personnes et les ressources ne cessent d'être exploités par les industries capitalistes.

Bese Saka Fest : l'unique festival Afro Végan d'Europe

Avec les deux premières éditions lancées en 2025, la thématique de cette troisième édition portait sur le rastafarisme en lien avec l'antispécisme et l'afroféminisme. Pour le collectif, il était important de resituer la femme au centre des luttes.

Conversation sur le panafricanisme et le rastafarisme avec Amzat Boukari-Yabara au Bese Saka FestLe public attentif aux échanges – Crédits photo : Mosayis

Sur ce sujet, une conversation était animée par Solaire Denaud, doctorante à l'Université de Californie, postdoctorante en études africaines à l'Université de Princeton et Maëliss Negre, étudiante à l'Université Panthéon-Sorbonne en Master Territoires et dynamiques du Sud Global, militante afroféministe et végane.

Sur le continent africain, environ 40 % des ouvriers sont en réalité des ouvrières agricoles. De plus, les aliments ultra transformés bourrés d'additifs et de pesticides provoquent des perturbateurs endocriniens qui altèrent le système hormonal féminin.

« Dans l'afrovéganisme qui s'inscrit dans les cultures et traditions spirituelles africaines, la femme est la gardienne des savoirs des plantes et culinaires. Aborder ce mouvement sans inclure celui de l'afro-féminisme serait un non-sens. » — Kodjovi

En mettant au-devant de la scène la philosophie ital du rastafarisme, notamment par la présence de l'historien Amzat Boukari-Yabara, auteur de l'ouvrage majeur « Africa Unite, une histoire de panafricanisme », le festival entend rendre hommage au mouvement qui, par leur lutte contre le capitalisme, le racisme et l'oppression du peuple noir, est éminamment panafricaniste. Kodjovi explique : « Il était important de rappeler que le rastafarisme ne se limite pas au reggae ou au port de dreadlocks comme fantaisie capillaire. N'oublions jamais que, durant le Dread Act, les rastas pouvaient se faire tuer à vue d'œil afin de réprimer leur prise de position politique. »

Autour des conversations avec les expert·e·s, tous·tes les festivalier·es sont invité·e·s à participer. Pour le collectif, nulle question d'instaurer une forme d'élitisme dans les échanges. Ils doivent rester ouverts à toute la communauté sans distinction de classe. Kodjovi ajoute :« L'idée n'est pas non plus de prêcher à des initié·e·s. À quoi bon ? Nous nous adressons à toute la communauté, que les personnes soient végétariennes, véganes, en transition alimentaire ou simplement intéressées par la question. »

Sensibiliser et éduquer sont les objectifs de chaque édition. Et pour cette dernière, la communauté a massivement répondu présente malgré la canicule. On pouvait retrouver des stands dédiés à la littérature noire, avec notamment la présence de l'autrice Wendy Bihary (Fanm Lanmou) et son ouvrage « Mucilage, pour la guérison de notre Être ancestral ». Des stands sur l'art et l'artisanat africain avec des produits cosmétiques et des bijoux emblématiques par la boutique Kemet Market. Pour les plus gourmand.es, comme moi, direction les stands de food avec des wraps au soja ou des plats de pleurotes grillés, le tout accompagné d'un bissap bien frais. Parmi les activités, des ateliers de jardinage pour enfants avec Eban Avenue et le Potager d'Hibi, du Smai Tawi (yoga kémitique) avec Sanza Yoga, et l'atelier nutrition afro-végétale avec Alicia Makanja.

Pour mener à bien leur mission, le collectif peut compter sur ses partenaires : le restaurant L'Embuscade, la pâtisserie Végéta'ly, Shift couture, l'Association L214 et bien d'autres… Sans compter ses nombreux·ses bénévoles voué·e·s à la cause.

Chaque édition s'ouvre sur un rituel pour honorer les ancêtres. En 2025, le collectif a fait appel à un prêtre Vodou. Cette année, c'est aux percussions afro-caribéennes par Tambours Ubuntu et Cosmoperformers que débute la cérémonie. « En fin de soirée, c'est le Dj Set (Djs Gystère et Tempête) qui clôture l'évènement avec de la bonne musique afro comme on sait si bien le faire. » m'explique Kodjovi.

Accompagner les initiatives d'avenir : se rejoindre et s'organiser

Réduire ou arrêter sa consommation de viande revient à lutter contre un système d'exploitation à grande échelle ; la cruauté animale ; la destruction de notre environnement et l'exploitation des travailleur·euses agricoles dans les pays les plus précaires.

Si l'éducation par la lecture est une arme essentielle d'éveil et d'émancipation, je pense qu'il ne faut pas négliger la somme de nos expériences vécues qui ont un pouvoir de déclencheur et de transformation. Aussi, je dois mon cheminement actuel aux rencontres inspirantes et aux échanges qui ont été décisifs sur ma route. Plus que jamais, notre époque nous demande d'agir.

En septembre, le collectif organise le Bese 5K : une course de 5km pour récolter des fonds en solidarité pour Cuba sous le blocus pétrolier américain. Quant à la prochaine édition du Festival, rendez-vous en juillet 2027.

Pour finir, je citerai les mots de Kodjovi s'adressant à la communauté : « Notre démarche est basée sur l'amour et la paix. Mais, pour avoir la paix, il faut préparer la guerre. Restez éveillé·e·s, rejoignez les organisations, et faites votre part. »

Sources

Entretien avec Kodjovi, membre et co-fondateur du collectif Bese Saka Fest

Parc de Bercy, Paris, le 21 juillet 2026

Sitographie

  • Les chiffres derrières l'industrie de la viande, Réglo.fr, 2023 — reglo.fr
  • Afro-véganisme, une lutte contre l'exploitation du vivant, Les Impératrices, 2024 — lesimpactrices.org
  • « Cuisine d'Afrique » : retour aux sources véganes du continent, Jeune Afrique, 2022 — jeuneafrique.com
  • Entretien : l'écologie décoloniale de Malcolm Ferdinand, Fondation Danielle Mitterrand — fondationdaniellemitterrand.org
  • Rendre visible l'invisible : le travail des femmes rurales et le rôle de la recherche, CIRAD, 2025 — cirad.fr
  • Les femmes encore marginalisées dans l'agriculture et l'alimentation, Africa News, 2024 — fr.africanews.com
  • La santé des travailleuses et travailleurs agricoles, une réalité critique et ignorée, Equal Times, 2023 — equaltimes.org
  • Les aliments ultratransformés pourraient nuire à la fécondité des femmes, Le Devoir, 2026 — ledevoir.com

Bibliographie

  • Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, Éd. La Découverte, 2014
  • Malcolm Ferdinand, Une écologie décoloniale, penser l'écologie depuis le monde Caribéen, Éd. Points, 2019

Liens utiles pour soutenir le collectif Bese Saka :

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