« Il y a une volonté de l'État français de ne pas répondre à la colère des gens. C'est l'État qui provoque la révolte. » C'est ainsi qu'en plein procès politique, Me Raphaël Constant se tenait devant les juges français, vêtu de sa grande robe noire, et s'exprimait en ces termes bruts. Il rappelait ainsi à son public une succession d'instants où la colonialité s'était exprimée de la Guadeloupe à la Martinique. Parmi ces instants, nous pourrions citer modestement trois procès historiques témoignant d'un traitement colonial infligé aux voix dissidentes de notre diaspora, qui s'élèvent ici et ailleurs : 1951, le procès des 16 de Basse-Pointe ; 1962, le procès des Martiniquais de l'OJAM et 2026, le procès des Grands Frères de Guadeloupe.
1951 : Procès des 16 de Basse-Pointe
En 1948, la Martinique tremble d'un climat de grève qui s'intensifie sur une habitation sucrière. Plus tard, le corps d'un géreur d'habitation, blanc, git dans une mare de sang, après que 36 coups de coutelas aient eu raison de lui. Guy de Fabrique devient la pièce maitresse d'une scène violente, à l'image du sang versé de nos ancêtres dans ces grands champs de cannes que géraient des colons français. Plusieurs semaines s'écoulent avant que 16 ouvriers agricoles martiniquais noirs soient arrêtés, déportés en France coloniale et placés en détention préventive.
Trois ans plus tard, en 1951, leur procès politique s'ouvre à la Cour d'assises de Bordeaux, lieu d'un ancien port négrier. La presse s'empare d'un sujet qui fait couler de l'encre, et c'est ainsi que les 16 coupeurs de cannes deviennent « les 16 de Basse-Pointe », figures d'une contre-violence, témoins d'une surexploitation de la main-d'œuvre ouvrière par les grands patrons sucriers, et sûrement boucs émissaires d'un système inéquitable. Ce procès passionne tant par le fait qu'il ne permet pas d'élucider le meurtre que par ce qu'il dit de l'œuvre néfaste du capitalisme : celle qui pousse tout colonisé à l'usage de la violence.

Néanmoins, bien que la machine judiciaire puisse impressionner, tous ces prisonniers politiques sont défendus par des avocats majoritairement communistes ou engagés, dont le bien-aimé Marcel Manville et l'illustre Gerty Archimède. Solidaires quoi qu'il en coûte et déterminés à ne rien dire, ils finissent par être relaxés face à la pression populaire et à l'impossibilité de faire aboutir l'accusation. Jusqu'à ce jour, le procès des 16 de Basse-Pointe est toujours considéré comme « le premier procès du colonialisme aux Antilles » et une question demeure, pour le gouvernement français… Qui a tué Guy de Fabrique ?
1962 : Procès des militant(e)s de l'OJAM
1962, en plein mois de décembre, l'OJAM (Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique) recouvre les bâtiments publics de l'île d'une affiche radicale intitulée « La Martinique aux Martiniquais ! ». L'exposition assumée de cette volonté nationaliste conduit à l'arrestation systémique des jeunes militant(e)s de l'organisation, deux mois plus tard. Pour cause, une France coloniale qui craint de voir s'étendre une vision politique indépendantiste et une lutte de libération nationale en cohésion avec le FLN. Sans doute, la crainte d'une « contagion algérienne », sévissant déjà sur plusieurs territoires colonisés, qui mettrait à mal le pouvoir gaulliste.

« Pour le pouvoir en place, à peine sorti du conflit algérien, le plus important, c'est que l'OJAM, tuée dans l'œuf, n'ait vécu que 143 jours et ne puisse plus représenter un danger de déstabilisation politique aux Antilles. »
L'affaire de l'Ojam. Capuseen.com
Plus d'un an après, en 1963, le premier procès de ces dix-huit Martiniquais s'ouvre. Poursuivis pour « atteinte à l'intégrité du territoire national », les jeunes ojamistes placés en détention viennent de classes sociales différentes, mais ont tous une réalité politique commune. Ce procès leur permet d'assumer leur radicalité, et d'en faire une critique du colonialisme. Qui sont-ils ? Des visages de tous genres. Les étudiants Josiane Saint-Louis-Augustin, Marc Pulvar, Georges Aliker, Renaud de Grandmaison, Guy Anglionin, le professeur Guy Dufond ; les instituteurs Eusèbe Lordinot, Roger Riam, Léon Sainte-Rose et Gesner Mencé, Charles Davidas, peintre en bâtiment ; le médecin Henri Pied ; Joseph (Khôkhô) René-Corail, artiste-peintre… Et cinq autres noms que l'Histoire retiendra : Victor Lessort, Hervé Florent ; Henri Armougon, Rodolphe Désiré, Manfred Lamotte, condamnés chacun pour des peines allant de dix-huit mois à trois ans de prison ferme, en plus d'être privés de leurs droits français.

2026 : Procès des Grands Frères de Guadeloupe
Fin 2021, la Guadeloupe, encore sous occupation française, s'embrase. Incendies, pillages, barrages, débats houleux s'emparent de nos télévisions. À l'ombre des mouvements sociaux, tandis que la colère du peuple envahit les rues et les quartiers, dix-huit Guadeloupéens sont interpellés. Sept d'entre eux, qui bénéficient d'une certaine popularité au sein des quartiers, sont placés en détention et mis en examen pour « association de malfaiteurs en vue de commettre crimes et délits en bande organisée », « extorsions de fonds à l'encontre d'élus locaux » et de grands propriétaires. Une rumeur se répand, celle d'un exil forcé vers la France ; des bruits de couloirs informent d'une possible déportation d'un ou de plusieurs accusés, ce qui conduit quelques personnes à se réunir devant le Tribunal de Basse-Terre, et aux alentours de l'aéroport du Raizet (Abymes). Mais il semble trop tard, quatre des prévenus sont dispatchés, comme des colis, in extremis dans les abysses d'un pays froid.
Jusqu'en fin 2024, la répression politique s'intensifie : détentions prolongées, rejets de demandes de liberté, procédures magouilleuses et une propagande médiatique sans égale. Des élus politiques témoignent en faveur de la libération de ces prévenus ; des marronnes mènent une lutte acharnée pour alerter le Monde entier sur cette affaire. Tour à tour, face à la faiblesse du pouvoir judiciaire et la contre-attaque des familles, sont libérés après des années de détention : Frédéric Dumesnil, Loïc Chenilco, Didier Laurent et plus tardivement Noel Daufour.
Plus de quatre ans après, le procès des Grands Frères (qui aurait pu ne jamais voir le jour) s'ouvre enfin le 26 janvier 2026 au Tribunal judiciaire de Fort-de-France. Treize prévenus doivent comparaître, deux d'entre eux ne se présentent pas au procès. Une seule femme sur le banc des accusés. Plusieurs activistes martiniquais, guadeloupéens, guyanais se réunissent autour d'une cause commune, la Justice. Dix jours de procès où chaque prévenu est décrypté, psychanalysé, dépouillé de sa vie privée, parfois diffamé par des interprétations grossières d'actes et de mots.
« Vous allez me trouver violent, mais ce Parquet a du sang sur les mains. » : « Qu'est-ce que le pouvoir fait de ses résidus d'empire ? […] Est-ce qu'il s'agit de donner à certains des pouvoirs qui les dépassent au point qu'ils écrasent des individus ? »
Me Eddy Arneton
Le 10 février, le parquet de Fort-de-France rend sa décision, devant une foule silencieuse, après des jours où le système judiciaire n'a pu que démontrer ses failles, ses incohérences et ses limites. Une décision qui tranche pour des relaxes et des condamnations plus souples que les réquisitions du Ministère public. Chaque prévenu échappe à la prison ferme.
L'affaire des Grands Frères n'a finalement été qu'un grand fourre-tout instrumentalisé pour asphyxier la marge de manœuvre d'une partie des prévenus qui, ensemble, constituaient une association ! Pas une association de malfaiteurs, mais un mouvement concret pour répondre à certaines problématiques de notre pays. Car ces prévenus avaient pris l'initiative de travailler avec les élus politiques sur une dérogation spécifique à nos territoires pour une gestion de la crise COVID 2021… À l'heure où la plupart des guadeloupéen(ne)s les plus vulnérables, des travailleurs, des enfants, des foyers les plus précaires se voyaient contraindre à la vaccination, à la privation de leurs libertés, à l'isolement social et à la montée des violences domestiques.
Sources et Références
- OJAM : le réveil de la jeunesse martiniquaise. (2020, 16 septembre). Martinique la 1ère.
- L'affaire des « 16 de Basse-Pointe » ; (2022, 18 mars). martinique.franceantilles.fr.
- Drouelle, F., Cognard, F., & Ballandras, G. (2023, 19 juin). Les 16 de Basse-Pointe : empire et conséquences. France Inter. radiofrance.fr/franceinter
