Pour une centralité des femmes afrodescendantes dans toutes les luttes
Du 6 au 8 mars 2026, Paris a résonné d'une force nouvelle, celle des voix noires en lutte. Pendant trois jours, le Comité Afrofem de Peaux Noires Ligne Rouge (PNLR) a tenu la première édition du Festival Afrofem, une initiative historique qui s'inscrit dans la continuité des combats portés depuis des décennies par les femmes afrodescendantes. Dans des lieux emblématiques du 19e et du 20e arrondissement, du Baranoux au TLM en passant par la Flèche d'Or, plus de deux cents personnes se sont réunies pour penser, parler, apprendre et se libérer ensemble. Cet événement était un premier acte politique collectif pour le Comité Afrofem mais aussi une réappropriation nécessaire du 8 mars par celles dont les voix ont été systématiquement reléguées à la marge des récits dominants. Chaque année, la Journée internationale des droits des femmes se transforme en rituel vide, souvent dominé par un féminisme institutionnel qui a cessé de mordre le réel. Le festival Afrofem, lui, a choisi de renverser cette tendance et de replacer la lutte au centre. Pour les femmes noires, cette journée est trop souvent synonyme d'effacement car leurs expériences, leurs colères et leurs stratégies de survie n'entrent pas dans le cadre trop étroit du féminisme hégémonique français, encore ancré dans les privilèges de classe et de race. L'espace du festival a donc été conçu comme une réponse concrète à cette invisibilisation, un lieu de parole pensé en non-mixité raciale et de genre où l'analyse politique se tisse à partir des vécus matériels.
« Pour les femmes noires, cette journée est trop souvent synonyme d'effacement car leurs expériences, leurs colères et leurs stratégies de survie n'entrent pas dans le cadre trop étroit du féminisme hégémonique français… »
Parmi les moments les plus marquants, le groupe de parole sur les traumas religieux, animé par une psychologue afrodescendante, a ouvert un espace de guérison collective indispensable. Les participantes ont pu interroger la manière dont la foi, la famille et les normes communautaires peuvent devenir des vecteurs de contrôle et de douleur, abordant des questions souvent tues dans nos milieux. Il s'agissait de comprendre comment s'émanciper d'un rapport au sacré façonné par la colonisation et le patriarcat, tout en cherchant à transformer la spiritualité en une ressource d'auto-détermination plutôt qu'en un instrument de culpabilité. Au-delà de l'aspect thérapeutique, nous avons collectivement politisé la question du soin, offrant un exemple concret de ce que peut être le féminisme matérialiste lorsqu'il s'ancre véritablement dans nos corps et nos consciences révoltées.
Le brunch littéraire autour de la revue Dissidente, animé par Dawud Bumaye, a incarné l'idée marxiste fondamentale que la production du savoir ne doit pas dépendre des institutions bourgeoises. L'échange collectif, ancré dans le vécu, est devenu une véritable contre-université populaire où la pensée a circulé depuis la rue, depuis les marges et depuis les chairs éprouvées du monde. Reconquérir la capacité d'analyser notre propre réalité sans médiation académique est un acte de résistance majeur. Au cours de l'atelier de lecture en arpentage de l'article d'Elsa Rakoto intitulé Afroféminisme : penser la circulation, l'hybridité et l'initiation aux féminités noires, les participantes ont pu aborder l'état du monde actuel avec les enjeux liés aux dynamiques des luttes panafricanistes. La discussion s'est portée sur l'urgence de démanteler le système de la barbarie capitaliste, extractiviste et négrophobe, en prenant l'exemple tragique des violences sexuelles comme arme de guerre en RDC, liées au marché des technologies numériques et à la course à l'intelligence artificielle, tout en pointant l'échec des gouvernements prétendument panafricains.
Cette réflexion s'est prolongée par la nécessité pour le mouvement afroféministe de travailler activement sur la question des réparations et de formuler une éthique politique féministe noire basée sur la philosophie Ubuntu. En interprétant ce concept à travers la construction d'une internationale féministe noire, à l'image du réseau Okra Collaborative dont fait partie le collectif Sawtche, les participantes ont pu s'interroger sur la signification concrète de l'engagement militant afroféministe en contexte francophone. Entre les contradictions inhérentes à notre présence en Europe et l'hybridité de nos identités, le festival a permis de définir avec quels outils politiques et quelle stratégie commune nous devons nous organiser pour briser les chaînes de l'impérialisme.
Impossible de retracer ce festival sans évoquer la formation immersive Le terrain est miné qui a incarné le volet analytique le plus pointu de notre démarche pédagogique. En retraçant le parcours de Shahad, forcée à l'exil depuis Khartoum avant d'affronter la violence institutionnelle en France, les participantes ont décortiqué les mécanismes de la misogynoir, de l'adultification et du syndrome méditerranéen. Cette mise en situation a révélé comment l'État racialise la souffrance et l'âge pour mieux nier la légitimité des femmes migrantes, montrant que la dureté des mains ou le détachement émotionnel sont des marques d'exploitation et non des preuves de maturité administrative. En nommant ces violences structurelles, les femmes afrodescendantes reprennent le pouvoir d'interpréter leur propre existence et de transformer radicalement leur traumatisme en force d'organisation.
« La femme noire est la figure dialectique par excellence, située à la croisée du travail productif et reproductif, de la domination raciale et du patriarcat, et tant que cette articulation ne sera pas brisée, aucune émancipation ne sera complète. »
L'événement phare que fut la conférence consacrée au marxisme et aux femmes afro est venu clôturer cette analyse en plaçant l'afroféminisme au cœur de la lutte anticapitaliste mondiale. Les intervenantes ont rappelé que la condition des femmes noires n'est pas une simple question identitaire, mais qu'elle renvoie au moteur même du capitalisme mondialisé. Leur travail, souvent invisible ou sous-payé, assure la survie d'un système qui repose sur leur exploitation matérielle et symbolique continue. En redonnant voix aux pensées de Claudia Jones et d'Angela Davis, le festival a démontré que la libération des femmes noires est la condition sine qua non de toute révolution véritable. La femme noire est la figure dialectique par excellence, située à la croisée du travail productif et reproductif, de la domination raciale et du patriarcat, et tant que cette articulation ne sera pas brisée, aucune émancipation ne sera complète.
Cette première édition a également prouvé qu'il est possible de construire des alliances féministes sans jamais sacrifier notre radicalité politique. Le comité organisateur a réuni un panel d'intervenantes exceptionnel, incluant des militantes et activistes de Martinique et de Guadeloupe, afin d'assurer une représentativité réelle des voix antillaises et diasporiques. Les interventions puissantes de Fatia Alcabélard, Wendie Zahibo et Candice Zogo, aux côtés de celles d'Elsa Rakoto, d'Amandine Gay ou de Nelly Biodore, ont porté haut l'exigence de justice. Parallèlement, certaines organisations féministes non-afroféministes ont été invitées à participer à titre d'alliées, un apprentissage politique nécessaire pour celles et ceux qui doivent encore comprendre ce que signifie écouter sans diriger et soutenir sans occuper l'espace public.
Malgré ses six mois d'existence seulement, le Comité Afrofem de Peaux Noires Ligne Rouge s'impose désormais comme une force motrice dont la promesse ne pourra être étouffée, tant que subsisteront l'exploitation capitaliste et raciale, les femmes noires resteront au premier rang de la lutte pour l'émancipation totale.
